L'éternelle question : Art des Goths ou art de France ? Un essaiYann Geurmonprez, publié le 15.07.09
Le voyageur, aux abords de Strasbourg ou de Cologne, est frappé par « le jaillissement du sol et l'élancement vers le ciel » de la cathédrale gothique. La familiarité de l'image ne peut en dissimuler la charge symbolique. Et le regard que porte le voyageur sur le profil lointain de ces tours, enracinées au cœur de la ville et cherchant l'infini, fait écho, sans même qu'il s'en aperçoive, non seulement au travail des constructeurs gothiques, mais aussi aux regards de tous ceux qui ont emprunté le même chemin, ont foulé le même sol avant lui : ce terreau fertile d'où sont sortis ces chefs-d’œuvre au « temps des cathédrales ». Mais quelle est cette terre ? Terre de France, terre d'Allemagne ? L'art gothique est-il allemand ? Français ? Est-il français à Chartres et allemand à Cologne ? Et qu'en est-il de la cathédrale de Strasbourg ?
Dès 1770, Goethe se pose la question de l'origine de l'art gothique. Il s'enthousiasme pour la cathédrale de Strasbourg lors qu'il visite la ville. Il publie, deux ans plus tard, un texte, court mais poignant, où il fait l'apologie de l'œuvre d'Erwin de Steinebach (1244–1318) qui fut longtemps considéré être à l'origine de la cathédrale. Le titre du livre, De l'architecture allemande, est en lui-même un véritable manifeste. S'adressant au maître d'œuvre, il s'écrie : « Et ne dois-je pas m'emporter, saint Erwin, quand l'érudit allemand en matière d'art (…) rabaisse ton œuvre avec le mot incompris « gothique » ? Alors qu'il devrait remercier Dieu de pouvoir clamer : ceci est l'architecture allemande, notre architecture, quand l'Italien ne peut se glorifier d'aucune architecture qui lui soit propre, le Français moins encore. »
Quand le jeune Goethe voit en l'architecture gothique une forme artistique typiquement allemande, il ne fait que reprendre le qualificatif (tedesco) que les érudits de la Renaissance italienne lui avaient attribué. Mais il en renverse la signification. La plume des hommes du XVIe siècle en avait fait un art barbare, attribué aux Goths, ignorant les canons de l'Antiquité. Deux cents ans plus tard, Goethe fait œuvre de précurseur et participe au retour en grâce de l'époque médiévale et de l'art dit « gothique ».
L'intérêt retrouvé pour le Moyen-âge accompagne alors, en Allemagne comme en France, l'éveil d'une conscience nationale, au sens moderne du terme. Les Romantiques vont se passionner pour l'art des cathédrales. Ils y voient une expression chrétienne, issue du peuple. C'est alors que se crée le mythe des cathédrales érigées grâce à la ferveur des masses populaires. Des deux côtés du Rhin, on cherche à s'approprier cette architecture et à en faire un symbole de l'esprit nationale. En 1878, l'écrivain et historien catholique Ernest Renan la décrit encore comme « un art purement français ». Cependant, c'est en Allemagne que cette revendication est la plus forte.
En 1814, l'écrivain rhénan Joseph Görres lance un appel pour l'achèvement de la cathédrale de Cologne. Celle-ci devient l'incarnation d'un peuple en souffrance, se libérant du joug napoléonien. Commencée au XIIIe siècle, sa construction s'était prolongée jusqu'en 1560. A cette date, faute de moyens, on la laisse inachevée. En 1794, l'armée française l'avait utilisée comme grenier à grains. Toute l'Allemagne se mobilise et c'est le roi de Prusse Frédéric Guillaume IV qui finance le chantier finalement lui-même (1842–1880).  |  | |
La France, dont le territoire est unifié depuis longtemps, a moins besoin d'un tel symbole. Il n'en reste pas moins que l'on s'y passionne pour « ses » cathédrales. Bon nombre d'entres elles ont été détruites ou mutilées pendant la Révolution. Notre-Dame de Paris échappe de peu à la démolition. Les statues, représentant rois et saints, ont été jetées à bas. Lorsque Victor Hugo en fait le personnage principal de son roman, elle est en piteux état. Le succès de l'oeuvre d'Hugo crée un engouement qui aboutit à sa restauration par Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Lassus.
« L'art de France » a désormais de nombreux défenseurs. « Francigenum opus », c'est ainsi qu'au XIIe siècle on désigne l'art nouveau. Initiée par Suger, abbé de Saint-Denis, personnage important à la cour des rois capétiens, la nouvelle manière de construire se trouve étroitement liée avec l'affirmation du pouvoir monarchique. Il s'agit notamment d'inventer une architecture qui fasse contraste avec l'art roman, par trop lié à une symbolique impériale et « germanique ». Alors que l'empire des Ottoniens se déchire et se désagrège, le royaume de France connaît une ère prospère. Les villes et leurs foires se développent, les monarques français assoient leur pouvoir et créent, peu à peu, une véritable administration. Paris est redevenue capitale. Les cathédrales « fleurissent », en Picardie, en Ile-de-France. Les maîtres-d'œuvre, voyageant de chantier en chantier, réalisent des prouesses techniques admirables.
Il n'en fallait pas plus pour que l'on fasse de cet « art de France » un art français. Au risque de se prendre au piège de l'anachronisme : être de France au XIIe siècle n'a pas le même sens qu'être français au XIXe ou XXe siècle. Au risque également d'oublier l'espace et la durée du gothique. L'art nouveau a évolué, il s'est propagé et a donné naissance à de multiples formules régionales.
Le cas de la cathédrale de Strasbourg est intéressant. Située en terre d'Empire au moment de sa construction (1275), elle est aujourd'hui une cathédrale en France. Elle compte sans doute parmi les cathédrales les plus connues des Français. À coup sûr, si l'on entreprend un tour de France des cathédrales, on ne manquera pas de passer par Strasbourg. Mais aurait-elle sa place dans une histoire de l'art français ? Le choix d'un style artistique doit être considéré au regard de son contexte. On ne peut ensuite le dissocier de l'interprétation qui en a été donnée. L'édification d'une cathédrale gothique peut s'expliquer par la volonté de l'évêque de Strasbourg, alors que l'Empire est en proie aux troubles, de se tourner vers le royaume de France. Cependant l'exécution en est très différente. Le bloc de façade se rattache, par exemple, à la tradition ottonienne du « Westwerk », espace conçu indépendamment du reste de l'édifice, alors que les architectes de Paris ou de Chartres cherchaient à unifier le volume. On serait alors face à une formule allemande de l'art gothique ? Allemande ou alsacienne ?
« Ceci est de l'architecture allemande ». Il est, aujourd'hui, sans doute, aussi difficile de ne pas partager l'enthousiasme de Goethe devant la cathédrale de Strasbourg, que de le suivre dans ses conclusions. Mais l'intérêt de ce questionnement sur l'appartenance de l'art gothique n'est-il pas plus dans ce qu'il nous dit de l'époque de Goethe et de ses successeurs immédiats ? La réception d'une œuvre à travers le temps contribue à façonner celle de notre époque. Et le voyageur pénétrant dans la nef de Chartres peut s'amuser à explorer les méandres de cette Histoire. Il peut aussi, tout simplement, suivre le tracé au sol du labyrinthe de la cathédrale, vagabonder dans le dédale de ses pensées. 
Les héritiers d'Astérix : l'irréductible BretagneMatthias Bunk, traduction Yann Geurmonprez, publié le 01.04.2009
Où Astérix est-il vraiment chez lui ? Un coup d'œil à la bande dessinée révèle que le village du petit Gaulois se situe au nord-ouest de la France, dans la province d'Armorique, aujourd'hui connue sous le nom de Bretagne. Pur hasard, selon le créateur d'Astérix, Albert Uderzo, mais en y regardant de plus près, on découvre des parallèles étonnants entre les irréductibles Gaulois et les Bretons. Comme les habitants du petit village, les descendants d'Astérix sont un type d'hommes particulièrement épris de liberté. Alors que les premiers s'opposèrent aux Romains, les Bretons, longtemps, se battirent pour l'indépendance de leur région, qui bénéficia pendant des siècles d'une large autonomie par rapport à la France. Pour comprendre les dessous de ce combat, il faut remonter loin dans l'Histoire, certes pas jusqu'aux Gaulois, mais jusqu'au Moyen-âge finissant. Au milieu du XVe siècle, la Bretagne est un duché quasi indépendant. Les ducs de Bretagne ont profité de la vacance de pouvoir causée par la Guerre de Cent Ans pour consolider leur influence. Alors que la France s'affaiblit, la Bretagne fleurit. L'assurance de ses seigneurs s'en trouve accrue : ils tiennent une cour prestigieuse, qui a peu à envier à celle du roi de France, battent leur propre monnaie et portent le titre de « duc par la grâce de Dieu ».  |  | |
Cet âge d'or s'achève pourtant lorsque Louis XI monte sur le trône de France, en 1461. La France a gagné la Guerre de Cent Ans, mais le pays est divisé en un nombre considérable de petits fiefs, dominés par les seigneurs de la noblesse féodale. Le nouveau monarque, un homme intelligent, mais également intrigant et avide de pouvoir, est toutefois fermement décidé à centraliser son royaume et à s'imposer comme le maître incontesté de la France. La Bretagne ne tarde pas à entrer dans le champ de mire des visées expansionnistes du roi. Le jeune duc de Bretagne, François II, ne gouverne pas seulement un pays particulièrement prospère, il est aussi l'un des plus puissants vassaux du roi de France – il se pose en effet en successeur de ces rois qui, des siècles auparavant, ont régné sur la Bretagne. Mais Louis XI, surnommé, de façon significative, « l'araignée », est loin de reconnaître ses pairs» comme ses égaux. Pour prendre le contrôle de la Bretagne, il tisse une toile dense d’intrigues et de trahison. Il offre ainsi la somme considérable de 12 000 livres à un représentant de la haute noblesse bretonne afin que celui-ci change de camp. Il va jusqu'à faire corrompre la nourrice des enfants du duc ! François II tente de se sortir du piège en s'alliant à d'autres princes, mais il perd toujours plus de terrain. Après une longue suite de conflits diplomatiques et militaires arrive finalement la défaite totale de la Bretagne, en 1488. Sous la pression de la noblesse bretonne, dont la plus grande partie s'est laissé acheter par la couronne de France, Anne, la fille de François II, est contrainte d'épouser le successeur de Louis XI, Charles VIII, et la Bretagne devient un territoire de la couronne de France. À la mort de Charles VIII, en 1498, Anne se trouve devant un dilemme. Conformément au contrat conclu lors de son mariage, la Bretagne retrouve son indépendance et Anne redevient duchesse. Dans le même temps, elle est forcée d'épouser le nouveau roi, Louis XII, qui tentera par la suite de façon répétée de faire main basse sur les terres de sa femme. Leurs objectifs incompatibles entrainent un grave conflit entre les époux. Jusqu'à la fin de sa vie, Anne essaiera de maintenir l'indépendance de sa terre natale. En vain : en 1532, dix-huit ans après la mort d'Anne, la Bretagne est définitivement rattachée au royaume de France. La lignée des ducs de Bretagne s'éteint. L'union à la couronne de France constitue pourtant plus une bénédiction qu'un mal pour la région, qui a gravement souffert des troubles. La population augmente fortement, le commerce explose et la prospérité croît. Bien que la Bretagne soit désormais sans conteste une partie de la France, elle jouit d'une grande autonomie. Le traité de 1532 garantit à la province de larges privilèges et libertés. En 1554, le roi de France donne même aux Bretons une cour de justice autonome – le Parlement de Bretagne.  |  | |
Avec l'émergence de l'absolutisme au XVIIe siècle, la Bretagne perd cependant de son autonomie. La cour royale devient le centre du royaume, au détriment des provinces. Afin de pourvoir à de nombreuses guerres ainsi qu'au coûteux entretien de sa cour, le « Roi Soleil », Louis XIV, lève toujours plus de taxes. Les Bretons se sentent menacés dans leur autonomie. Le roi ne viole-t-il pas leurs privilèges de façon éhontée ? Le traité d'union de 1532 stipule en effet que les impôts royaux aient l'assentiment du Parlement de Bretagne. Les aristocrates, membres du Parlement, tout comme les « petites gens », qui doivent supporter la plus grande partie des impôts, s'indignent du manque d'égard de Louis XIV. En 1675, le mécontentement général finit par mener à un soulèvement populaire armé, qui sera réprimé dans le sang. Plus d'un siècle après la fin de leur indépendance, les fiers Bretons sont ainsi à nouveau humiliés. Leur autonomie ne subsiste désormais plus que sur le papier. La province ne retrouvera par la suite jamais le calme, au contraire : la haine du pouvoir central monarchique se renforce et engendre de nombreuses révoltes sporadiques. Rien d'étonnant à ce qu'en Bretagne, la Révolution française trouve à ses débuts un terreau favorable. Les députés bretons de l'Assemblée constituante se réunissent même en un club duquel naîtra plus tard celui des Jacobins. L'enthousiasme initial cédera pourtant vite la place à une amère déception. Conformément à la devise de la Révolution « Liberté, Égalité, Fraternité », les droits spécifiques des provinces sont également abrogés. Le 6 septembre 1790, le Parlement, symbole de la souveraineté bretonne, est finalement dissout. Aujourd'hui, plus de deux cents ans après la Révolution française, la Bretagne est fermement ancrée à la France. Ses habitants se sentent d'abord français. Tous ? Vraiment ? Un certain nombre de Bretons plaident du moins pour une autonomie culturelle de leur région. Ils se placent dans la tradition du mouvement national breton Emsav (en breton, « se lever »), qui prend ses racines au XIXe siècle et s'est donné pour tâche la sauvegarde de la langue bretonne ainsi que des traditions régionales. Une petite minorité réclame même l'indépendance de leur pays face à la France. Astérix et ses Gaulois auraient été fiers de ces irréductibles héritiers...
Pour en savoir plus : Cornette, Joël, Histoire de la Bretagne et des Bretons, t.1 et 2, Seuil, 2005. Croix, Alan, La Bretagne. Entre histoire et identité, Gallimard, 2008. Tourault, Philippe, La Résistance bretonne du XVe siècle à nos jours, Perrin, 2002.
Anne de BretagneBien que mariée à trois rois, Anne (1477-1514) est en Bretagne une figure symbolique du combat pour l'indépendance de ce pays, pour lequel elle a lutté toute sa vie – la plupart du temps contre l'intérêt de ses époux, qu'ils se nomment Maximilen (futur empereur allemand), Charles VIII ou Louis XII. Même si Anne a finalement échoué, en Bretagne, son souvenir est pourtant resté vivant jusqu'à aujourd'hui. Son nom orne non seulement d'innombrables rues, places et hôtels, mais il lui a été également emprunté par une marque de bière et un festival de musique. Son cœur repose dans la cathédrale de Nantes, l'ancienne résidence des ducs de Bretagne. |
Chronologie851 – 907 : la Bretagne est un royaume indépendant 913 – 937 : occupation normande 937 : établissement de la Bretagne en duché 1458-1488 : François II, duc de Bretagne 1488 : bataille de Saint-Aubin, fin effective de l'indépendance de la Bretagne 1532 : traité d'union de Vannes, la Bretagne devient province française 1554 : le roi de France, Henri II, permet la création du Parlement de Bretagne 1675 : l'introduction du « papier timbré » soulève des émeutes sanglantes 4 août 1789 : abrogation des privilèges octroyés par le traité de 1532 6 septembre 1790 : dissolution du Parlement de Bretagne |
Nantes et Rennes – les deux capitales bretonnesLa Bretagne historique disposait de deux centres. Au temps de François II, les deux villes comptaient plus de 12 000 habitants, énorme pour l'époque ! À Rennes se trouvait, depuis 1561, le Parlement de Bretagne, qui remplissait également des fonctions administratives. À partir de 1655, il siège dans un fastueux Palais du Parlement, qui sera détruit en 1994 par un incendie, et que l'on peut aujourd'hui à nouveau visiter, après une importante restauration. Nantes a longtemps été la ville de résidence des ducs de Bretagne. Ils y ont fait ériger un château prestigieux, transformé et agrandi sous le règne de François II. À la suite de plusieurs refontes territoriales, Nantes n'appartient plus à la Bretagne. Cependant, pour beaucoup de Bretons, la ville reste une partie indissociable de leur région. |
Le bretonLe breton (Brezhoneg) appartient à la famille des langues celtes et est, de ce fait, étroitement apparenté au gallois. Ce sont en effet des immigrants d’outre-Manche qui, au ve siècle, ont introduit cette langue sur le continent. À l’origine répandu dans tout l’ouest de la Bretagne, le nombre de ses locuteurs diminue de façon continue jusqu’au xxe siècle. Mais le breton est devenu en même temps un symbole de l’identité culturelle de toute la région. Aujourd’hui, seules 240 000 personnes environ le parlent encore. La langue reste toutefois toujours vivante dans les chants de musiciens bretons, comme le compositeur Alan Stivell. |
Photos
1.Les armes de Bretagne
2.Louis XI
3.Le Parlement de Bretagne
4.Anne de Bretagne 
Paris-Berlin : entre les lignesYann Geurmonprez, publié le 01.02.2009
Sur le sol : une ligne. Une ligne qui souligne ? Une ligne pour séparer ? Pour relier ? Comme pour dessiner les contours de l'Histoire ? Je suis un Parisien sur la Potsdamer Platz. Où me mènera cette ligne ? Je la suis des yeux, jusqu'à ce qu'elle disparaisse au loin. À sa place était un mur, le mur de Berlin. Je fais un pas en avant. « Sie verlassen jetzt West-Berlin ». Je ressens en moi la nécessité de repasser rapidement la frontière. J'aurais presque pu toucher le béton disparu. Sentiment étrange. Je n'avais jamais rien vécu d'analogue à Paris.
Nous avons pourtant, nous aussi, une ligne : sur un côté de la place de la Bastille, les contours de l'ancienne forteresse parisienne ont été tracés. Deux lignes semblables, des murs tombés, des symboles historiques : on parle ici comme là-bas d'Histoire, de démocratie et de liberté. Et pourtant, ces deux tracés de pavés, si ressemblants, constituent pour moi des événements totalement étrangers l'un à l'autre.
L'air de Berlin est rempli de cris étouffés, mais vifs, qui me coupent le souffle. Quelque chose m'entoure, que je ressens comme une présence historique, mais je ne pourrais lui donner le nom de passé. Ici, de fantômes, il n'est pas question. Cette Histoire, qui me semblait si lointaine, fait soudain une nouvelle irruption dans ma vie. Violemment. Mon échelle du temps s'en retrouve bouleversée.
Je savais bien que la Seconde Guerre mondiale appartenait à l'Histoire récente. Mais il ne s'agissait que d'un savoir appris. Aujourd'hui, ce savoir se transforme en conscience véritable. La mémoire, ce mot parfois galvaudé, prend forme, retrouve son sens de façon presque douloureuse. Je pressens que je vis là comme une « déromantisation » du concept de mémoire. Il s'agit ici du présent, il s'agit de responsabilité. Sans complaisance.
Plongé dans ces pensées, je continue mon chemin. Jusqu'au labyrinthe du Mémorial pour les Juifs d'Europe assassinés. Je m'y enfonce lentement. À chaque pas, les blocs de pierre grise, en rangées graves et sereines, grandissent un peu plus et m'entourent comme une forêt au cœur de laquelle on se sent vraiment humble, pourtant libre. La ville, le monde extérieur disparaissent. Je m'approche de l'impensable. Mais, sans que je m'y attende, c'est la vie qui m'y a rattrapé. La survie, la vie anéantie des victimes, mais aussi celle des enfants d'aujourd’hui, qui jouent, rient et courent entre les blocs, ma vie. Un sentiment de réconciliation, qui rend une conception de l'Histoire empreinte de responsabilité désormais possible.
Jamais Paris ne m'avait raconté notre destin historique d'une manière si vivante. Paris ressemble, pour moi, à une gigantesque boîte à bijoux, à un coffret ciselé délicatement. On y trouve des photos jaunies, des pierres précieuses de toutes les couleurs, des livres lus et relus. De fougueux mousquetaires, les cris des sans-culottes, dentelles et crinoline. Une guillotine émoussée. Alexandre Dumas, Balzac, Zola. Gavroche. Un élan romanesque, pittoresque, parfois mélancolique. Voici ce que me murmurent les rues de Paris.
Mais je n'y suis qu'un spectateur errant. Un passant sur une carte postale achetée sur les quais de la Seine. Je voyage dans les temps anciens et en éprouve tant de joie, comme si je venais de découvrir une vieille valise dans un grenier oublié. Et quand je franchis la ligne de la place de la Bastille, j'entends des feux d'artifices solennels et des chants joyeux. Je m'en enivre.
Il est aussi question de la mémoire, mais je parlerais plutôt de souvenir. J'ai la possibilité d'échapper à l'exigeante mémoire. La Seconde Guerre mondiale est aussi représentée ici. Mais ce sont les héros que l'on y honorent. À Paris, les images d'Épinal, ces images si naïves, ont marqué notre regard sur l'Histoire de leur empreinte. La mémoire, nous l'avons soigneusement rangée dans les musées. Est-ce de l'oubli ? En France, nous avons cependant aussi des débats sur les relations qu'entretiennent Histoire et politique. Pourquoi les rues de Paris ne m'interrogent-elles pas à ce sujet ? Ou alors si doucement. Pourquoi est-ce que je vis l'Histoire de façon très différente à Paris et à Berlin ?
La Gedächtnis-Kirche à Berlin m'a apporté une réponse. Les photos noir et blanc de la ville en ruine en 1945 m'oppressent. Les récits de cette guerre me reviennent à l'esprit, le cours de l'Histoire reprend corps. Je me souviens d'une époque que je n'ai pas vécue. Et pourtant. Je me souviens du temps où la guerre me semblait proche. Je pense à ce temps, où, pour la première fois, j'avais été confronté à l'Histoire, au sens de la mémoire et de la responsabilité. Cette étrange expérience, que deux pays ne peuvent vivre l'Histoire que différemment, est sans aucun doute de celles qui façonnent la conscience d'un citoyen attentif. Le questionnement même de la différence ouvre la voie à un destin commun.
Je suis un Parisien sur la Potsdamer Platz. Je regarde la ligne, cette ligne qui autrefois séparait. Elle est tout autre à mes yeux maintenant. Cette ligne est comme un fil conducteur de ma propre vie. Désormais je peux nouer les deux lignes ensemble. Deux expériences différentes, mais d'une seule et même Histoire, voici ce qu'elles dessinent sur le sol de Paris et de Berlin. Toutes deux parlent de liberté, d'égalité, de fraternité, de responsabilité. Une mémoire partagée. Un présent uni. L'Histoire nous a autrefois séparés. La mémoire nous réunit. C'est ce que nous pouvons lire entre les lignes du passé.
| La Potsdamer PlatzLa Potsdamer Platz est l'une des places les plus célèbres de Berlin. Avant la Seconde Guerre mondiale, le lieu était un point de rencontre très animé de la société berlinoise. En 1945, il n'était plus que ruines. L'édification du mur de Berlin l'a divisé en deux. Aujourd'hui, la place est bordée de hautes et modernes constructions. Les seules traces de son passé glorieux et douloureux sont une tour-feu de circulation, « Signalturm » construite en 1924, un pan du mur de Berlin et le tracé de celui-ci sur le sol. www.potsdamer-platz.net |
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| La BastilleConstruite à la fin du Moyen-Âge, la Bastille, porte fortifiée de Paris, est ensuite devenue une prison et un symbole de l'arbitraire royal. Sa prise, le 14 juillet 1789, a marqué le début de la Révolution française. |
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| La Gedächtnis-KircheEn 1943, un bombardement a détruit l'église du Souvenir de l'Empereur Guillaume (Kaiser-Wilhelm-Gedächtnis-Kirche). Après la guerre, l'église en ruines est devenue un symbole de la destruction de Berlin. On s'est interrogé : fallait-il la reconstruire ou la garder en l'état ? Aujourd'hui, le vestige reste un authentique plaidoyer pour la paix. www.gedaechtniskirche-berlin.de |
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| Le Mémorial de l’HolocausteLe Mémorial pour les Juifs d'Europe assassinés a été inauguré en 2005. Dans le centre de Berlin, l'architecte Peter Eisenmann a érigé 2 711 stèles entre lesquelles on peut se promener. Cette construction monumentale constitue une toute nouvelle conception de l'architecture commémorative. www.holocaust-mahnmal.de |
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| Les images d’ÉpinalAu début du xixe siècle, un imprimeur d'Épinal (dans l'Est de la France) a rendu célèbre une imagerie populaire. Les thèmes en étaient la plupart du temps historiques ou religieux et représentés dans un style d'une grande naïveté. La renommée de ces images a été si grande que l'expression « images d'Épinal » est entrée dans le langage quotidien. C'est ainsi que l'on qualifie aujourd'hui les représentations simplistes, en particulier quand elles touchent à l'Histoire. www.epinal.fr |
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Photos 1.Der Potsdamer Platz 1945, National Archives of Canada, Michael M. Dean 2.Le premier feu de circulation en Allemagne, de:User:AlterVista, publiée sous la licence de documentation libre GNU 3.La Bastille (Paris) avant sa destruction, musée de la tour Montparnasse 4.Die Gedächtnis-Kirche, photo de Yann Geurmonprez 5.Vue depuis le Mémorial sur les arbres du Tiergarten, photo de Mario Duhanic, publiée sous la licence Creative Commons Attribution ShareAlike 3.0 6.Images d’Épinal : Histoire de M. Rallié 
Des cochons, de la pluie et un empereur – l'histoire franco-allemande de la ville de MünsterAnika Bethan, traduction Benjamin Le Merdy publié le 15.12.2008
On n'est pas obligé d’être à l'ouest du Rhin pour profiter de tournois de boules, de concours d'éloquence en langue française ou de « festnôz », la ville de Münster propose elle aussi un programme culturel français de qualité, preuve de la francophilie exceptionnelle de ses habitants. Elle n'est d'ailleurs pas due au hasard. Après tout, les habitants de cette ville ont appartenu de 1810 à 1813 à la France, ou, pour être plus exact, ont été sujets de l'Empire napoléonien. Cet épisode historique semble aujourd'hui encore marquer la vie de la cité. Pour comprendre Münster, il nous faut donc jeter un coup d'œil en arrière.
Le xixe siècle naissant fut une période de bouleversements pour la ville : évêché souverain jusqu'en 1801, elle devient chef-lieu de la province prussienne de Westphalie en 1815. Comparées à cela, les trois années de parenthèse française paraissent insignifiantes. Or, ce sont précisément de ces années dont les habitants de Münster ont gardé un souvenir agréable.
La France et la Prusse : une tradition francophile ? Si les citoyens de Münster sont aussi francophiles, c'est d'abord par dégoût de tout ce qui est prussien. Johann Hermann Hüffer parlait même dans ses mémoires, au début du xixe siècle, d'une « haine congénitale ». Même s'il est difficile aujourd'hui de connaître les origines exactes de cette animosité, on peut considérer la guerre de Sept Ans (1756-1763) comme une cause possible. Après l'occupation prussienne, on considéra les Français comme des « libérateurs ».  |  | |
Münster et Napoléon Quand l'évêché de Münster tomba à nouveau entre les mains des Prussiens en 1803, après la deuxième guerre de coalition, l'histoire sembla se répéter. La sécularisation, décidée par la diète impériale de la même année, fit de la nouvelle puissance occupante un corps étranger. Les habitants de Münster, très catholiques. s'identifiaient plus volontiers à la France, sœur en religion, qu'à la Prusse luthérienne. Les réformes engagées par Napoléon après sa victoire à Iéna et Auerstedt en 1806 furent donc bien accueillies. Cette espérance se traduisit par exemple dans les fêtes organisées en l'honneur de l'Empereur des Français en août 1806. Ville centrale en Westphalie, Münster espérait beaucoup du nouveau royaume de Westphalie, créé sous la férule napoléonienne par les accords de paix signés à Tilsit. Münster était désireuse d'y jouer un rôle administratif important.
Mais il en advint autrement. Au lieu d'obtenir le statut de capitale du nouveau royaume, Münster fut assimilée au Grand Duché voisin de Berg, ce qui la relégua derrière Düsseldorf en termes d'importance. Lors des dernières modifications territoriales organisées par Napoléon en 1810, la ville devint une partie de l'Empire français. Ses fonctions administratives ne furent plus que marginales, celles d'un chef-lieu, ce qui blessa durablement les habitants de l'ancienne métropole de Westphalie. La sécularisation mise en place ne fut pas seulement maintenue, mais même renforcée par le pouvoir français. En outre, les charges financières s'alourdirent, les longues guerres réclamaient des taxes et des impôts, ce qui créa du ressentiment envers les Français. Certes, il n'y eut pas de résistance ouverte, mais quand, en 1813, l'armée prussienne reprit possession de la ville, on salua les soldats comme des libérateurs, et de nombreux journaux satiriques de Münster et de ses environs se moquèrent de la mollesse de Napoléon et de la fuite pressée de l’administration française.
« Libérateur » ne signifie cependant pas « maître » et l'ancienne dichotomie entre Münster et la Prusse, qui se ressent jusqu'à aujourd’hui, réapparut. Le casernement d'un contingent important de soldats prussiens entre 1813 et 1815 provoqua ce retournement d'opinion. La perte de souveraineté au profit de « l'ennemi héréditaire » prussien fit oublier la considération perdue, la lourdeur des impôts et la sécularisation imposées par les Français. On eut la nostalgie de la grandeur des années impériales.  |  | |
Münster vu par la lorgnette française Les premières expériences des Français avec Münster ont été marquées par les négociations autour du Traité de Westphalie de 1644 à 1648. Afin que ces négociations puissent se tenir à Münster, les ambassadeurs français, arrivés dans une ville où il n'y avait que « de la pluie et des cochons », se virent forcés d'amener avec eux une suite de professeurs de ballet, de cuisiniers, d’acteurs et de boulangers, environ un millier de personnes en tout. Les Français devaient conserver plus de cent ans après cette impression de Münster comme d'une ville arriérée où n’avaient pas percé les Lumières. En 1759, Voltaire se gausse dans un de ses plus célèbres contes, Candide ou l'optimiste, de la vie démodée de ses voisins westphaliens.
Durant les cinq décennies suivantes, de nombreux voyageurs, des nobles en particulier fuyant la Révolution française, se firent leur propre opinion de ce pays des romantiques et des philosophes si proches de la nature, comme on disait alors. On appréciait en particulier les états territoriaux de l'ouest et, conséquence du romantisme et de son retour au Moyen-Âge, les environs du Rhin et ses anciennes églises. Jacques Claude Beugnot (1761-1835) se fit une bonne opinion de la ville et de la région en tant qu'administrateur du Grand Duché de Berg et conseiller de Napoléon. Il reconnut à la Westphalie et à Münster en particulier un gros potentiel culturel. Cet intérêt des Français pour Münster se maintint malgré l'occupation prussienne après 1813 et se renversa finalement seulement à la fin du xixe siècle à l'heure du nationalisme allemand.
Aujourd'hui, le regard positif sur l'histoire franco-allemande de la ville n'est pas que le fait de ses habitants. Les nombreux visiteurs français qu’on rencontre dans les rues de la ville prouvent la curiosité des voisins d'outre-Rhin. Les villes jumelées de Münster et d'Orléans nourrissent les échanges culturels à travers des projets bilingues bilatéraux. Münster n'est bien sûr pas la seule ville allemande ayant un passé français, mais une de celles dans laquelle un fort engagement francophile se manifeste encore aujourd'hui.
Pour en savoir plus :
Beugnot, A. (éd.), Mémoires du Comte Beugnot, ancien ministre, 1783-1815, publiées par le Comte Beugnot, son petit-fils, 3e éd., 1889.
Dumas, Alexandre; Nerval, Gérard de, diverses publications sur le thème du Rhin.
Fabio Chigi, qui deviendra le pape Alexandre III, envoyé papal à Münster, in Hans Galen (éd.), Münster und Westfalen zur Zeit des Westfälischen Friedens: geschildert durch den päpstlichen Gesandten Fabio Chigi, Münster 1997.
Hüffer, Johann Hermann, Lebenserinnerungen, Briefe und Aktenstücke, avec la collaboration de E. Hövel, W. Steffens (éd.), Münster 1952.
Huyskens, V., Franzosenfeste in Münster vor hundert Jahren, in Westfälische Zeitung 65, 1907, I.
Lahrkamp, Monika, Münster in napoleonischer Zeit 1800-1815. Administration, Wirtschaft und Gesellschaft im Zeichen von Säkularisation und französischer Herrschaft (Diss.), Paderborn 1975.
Leiner Wolfgang, Das Deutschlandbild in der französischen Literatur, Darmstadt 1989.
Staël, Germaine de, De l’Allemagne, Paris 1803/4.
Lien : www.muenster.org
Grand Duché de Berg : Fondé par Napoléon en 1806, il comprenait les territoires de l’ancien duché de Berg et avait Düsseldorf pour capitale. En 1806, Napoléon nomma son beau-frère Murat régent. Deux ans plus tard à peine, l’Empereur reprenait lui-même les affaires en main. Après avoir subi quelques modifications géographiques sous la régence française, le duché fut attribué lors du Congrès de Vienne en 1815 à la Prusse.
Royaume de Westphalie (1807–1813) : créé par Napoléon lors de la paix de Tilsit le 9 juillet 1807. Il était constitué en grande partie par l’ancienne principauté de Hesse-Cassel et du duché de Braunschweig-Wolfenbüttel ainsi de parties de la principauté de Hanovre et du royaume de la Prusse. Napoléon y intronisa Jérôme, son plus jeune frère. La souveraineté du royaume ne fut cependant que formelle et il resta de facto un satellite de l’empire français. Dissous après la victoire des alliés en 1813. |

« Nous avons avorté ! » : l'histoire d'un transfert franco-allemandRaphael Rauch, traduction Benjamin Le Merdy, publié le 15.08.2008
Grâce à l'hebdomadaire allemand Stern, le 6 juin 1971 est entré dans l'histoire. En couverture, l'aveu de 28 femmes : « Nous avons avorté ! ». à l'intérieur est publié un manifeste signé par 374 femmes déclarant : « Je suis contre le paragraphe 218 et pour une grossesse désirée ! ». Cette publication donnera une nouvelle impulsion au débat sur l'avortement et au mouvement féministe en Allemagne. À la tête de ce mouvement se trouve Alice Schwarzer. Elle donne l'impulsion initiale, lance l'appel et rédige l'article. Ce n'est pourtant pas à elle que l'on doit l'idée de la campagne ; l'article de Stern s'appuie en effet sur un numéro de l'hebdomadaire français Le Nouvel Observateur qui, dès le 5 avril 1971, titrait : « La liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste 'Je me suis fait avorter' »
Huit mois plus tôt, en septembre 1970, Alice Schwarzer avait rejoint le mouvement féministe parisien et s'y était engagée comme activiste : « Nous lancions des campagnes spectaculaires l'une après l'autre, entre autres celle contre l'interdiction d'avorter. Alors j'ai exporté l'idée de la France vers l'Allemagne », se souvient Alice Schwarzer dans Emma.
Contrairement à une idée largement répandue, ce n'est pas une femme qui a donné l'impulsion initiale du mouvement français. C'est Jean Moreau, journaliste au Nouvel Observateur, qui soumit le projet de campagne au Mouvement de libération des femmes (MLF), mouvement français d'émancipation féminine. Simone de Beauvoir, qui, depuis la parution du Deuxième Sexe en 1949, était pour ainsi dire la tête pensante du mouvement féministe, y apporta les dernières corrections.
L'article principal du Nouvel Observateur va droit au but : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté. »
En se déclarant elles-mêmes coupables, ces femmes réussissent une véritable provocation ainsi que la transgression d'un tabou dont on parlera bientôt au-delà des frontières françaises. Les auteurs de l'appel font de l'avortement le symbole de l'autodétermination des femmes. La question de l'avortement devient l'étendard de la critique féministe de la société. : « Être féministe signifie être pour l'avortement légal et gratuit. » les femmes du MLF se distancient ainsi également de féministes plus conservatrices qui réclament certes l'égalité des hommes et des femmes devant la loi, mais refusent l'avortement. De plus, les activistes du MLF soulignent dans leur appel que le débat sur l'avortement n'est pas le but ultime du combat féministe, elles ne feraient qu'en exprimer « l'exigence la plus élémentaire ».  |  | |
Le manifeste pour l'avortement attire l'attention du monde entier. En Allemagne, le magazine Jasmin souhaite relayer la campagne. Mais Alice Schwarzer veut un magazine plus solide et prend elle-même les choses en main. Sur son site web, la féministe allemande se souvient : « Un hebdomadaire allemand avait contacté mon collègue pour 'copier' toute l'initiative : il s'agissait de Jasmin, un magazine rose bonbon créé de toutes pièces. Mon collègue français se méfia de cette proposition, il craignait que le sérieux et la portée politique de cette initiative n’en souffrent et me demanda si je pouvais faire quelque chose. Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps, décrochais le téléphone et appelai le Stern. »
Alice Schwarzer avait déjà écrit plusieurs articles pour le Stern et y avait donc les contacts nécessaires. On lui passa Carola Heldt, rédactrice en chef de la rubrique Famille. C'était un coup de chance, car Alice Schwarzer a trouvé en elle une compagne de lutte passionnée pour la suppression de l'interdiction de l'avortement inscrite au paragraphe 218 du code pénal allemand. La biographie de Heldt est intimement liée au problème de l'avortement. Sa mère avait eu recours à, une « faiseuse d’anges » comme on disait alors et était depuis restée handicapé moteur. C'est pourquoi la rédactrice remue ciel et terre pour publier l'histoire dans le Stern.
Pour réussir ce passage de témoin franco-allemand, Alice Schwarzer quitte Paris pour l'Allemagne, s'informe et se bâtit un réseau. L'un des principaux protagonistes est l'association Frauenaktion 70, à Francfort-sur-le-Main, créée en janvier 1970 et qui lutte elle aussi contre le paragraphe 218. Avec les membres de la Frauenaktion 70, Alice Schwarzer rédige un appel que relaient différents réseaux, groupements féministes et estudiantins dans toute l'Allemagne.
Le passage ne se fait cependant pas sans heurt, car les Allemandes sont encore hésitantes. Elles doutent que l'intensité de la campagne française soit adaptée à la culture politique d'outre-Rhin. Renate Scheunemann, une des participantes reconnaîtra à ce propos plus tard dans le Stern : « S'auto-accuser ? Des femmes allemandes ? Jamais ! Jamais elles ne le feront, tout au plus iront-elles sagement se renseigner au ministère pour savoir s'il est possible de changer la loi. » Mais le pessimisme ne l'emporte pas : les femmes se décident à lutter et Alice Schwarzer arrive finalement à récolter 374 signatures pour son appel.  |  | |
On sait entre-temps que la plupart des signataires n'avaient pas avorté. Il y a trois ans, dans le Süddeutsche Zeitung (SZ), Nori Möding, une des femmes sur la couverture du Stern en 1971, racontait : « La plupart d'entre nous n'avaient jamais avorté. » Alice Schwarzer elle-même confirma il y a peu de temps dans les pages du SZ qu'elle n'avait pas avorté et ajoutait : « Mais cela n'avait aucune importance. Nous l'aurions fait si nous étions tombées enceintes sans le vouloir. »
Schwarzer reste à Hambourg, au siège du Stern, jusqu'à la clôture de rédaction du numéro à scandale et ne revient qu'ensuite en France. A posteriori, elle écrit à propos sur son site web : « Quand le Stern parut, le 6 juin 1971, j'étais depuis longtemps de retour à Paris, où m'attendaient mon travail et ma vie. On lisait certes mon nom au bas du papier du Stern, mais mis à part cela, personne ne connaissait mon rôle dans tout cela, j'avais même pris soin de le cacher dans mon article, car je me considérais comme une simple passeuse entre les femmes des deux pays. Qui avait lancé le mouvement était sans importance. Ce qui comptait, c'était l'évènement lui-même. »
Le 6 juin 1971, l'appel pour l'avortement paraît enfin, provoquant des débats dans tout le pays au sujet du paragraphe 218 et de la libéralisation de l'interruption de grossesse. Lors d'une conférence de presse, l'éditeur du Stern, Henri Nannen, doit s'expliquer. De manière prévisible, les églises des différentes confessions condamnent la campagne et parlent même d'un nouveau « programme d'euthanasie ». Le SZ qualifie quant à lui toute la campagne d'« exhibitionniste » mais concède que « l'état d'une société, où de telles protestations sont nécessaires, est la source même du malaise. » Même le conservateur Welt am Sonntag se demande : « Et pourquoi le paragraphe 218 ne devrait-il pas être supprimé purement et simplement ? » Dans le Bild-Zeitung, un médecin avoue sous couvert de l'anonymat : « J'ai pratiqué l'avortement à 120 reprises et je n'hésiterais pas à recommencer. »
Cette campagne d'auto-accusation crée ainsi une forte dynamique en renforçant le mouvement féministe allemand à l'intérieur comme vers l'extérieur. Les échos dans la presse amènent de nouvelles signataires et de nouveaux sympathisants. Le passage de témoin de la France vers l'Allemagne est un succès.
A lire pour en savoir plus :
Schulz, Kristina (2002), Le Souffle de la provocation. Émergence et évolution des mouvements des femmes en France et en République fédérale d’Allemagne (1968-1976). Marie-Claire Hoock-Demarle (dir.) (EILA). Cette article en PDF dans les deux langues abtreibung.pdf, (AdobeReader » télécharger)
Alice SchwarzerNée en 1942, Alice Schwarzer passe pour être la tête pensante du mouvement féministe en Allemagne. Parmi ses livres les plus célèbres, on peut citer : Frauen gegen den § 218, La Petite Différence et ses grandes conséquences, „Der große Unterschied. Gegen die Spaltung von Menschen in Männer und Frauen“. Elle fonda en 1977 le magazine féminin Emma (http://www.emma.de), donnant au mouvement féminin allemand un organe de presse vraiment à lui. |

La guillotine : premier symbole de l’égalité républicaineCéline Moison, publié le 14.07.2008
De ses quatre mètres de hauteur, avec sa lame tranchante et les images ensanglantées que nous y associons de nos jours, il est difficile d’imaginer que la guillotine représente bien plus que le vile instrument dont se servait Robespierre pour couper la tête à quiconque n’était pas tout à fait de son avis. Enfant de la Révolution, symbole de la Terreur et instrument de la peine capitale en France jusqu’à Mitterrand, la guillotine a vécu et tracé de nombreux chapitres de l’Histoire de France.
Sous l'Ancien régime, différents procédés de mise à mort s’appliquent selon le crime commis : la potence pour les voleurs, le bûcher pour les hérétiques, le bouillage pour les faux-monnayeurs, la roue pour les bandits de grands chemins et l'écartèlement pour les régicides. Mais le type de crime n’est pas le seul critère de sélection : les nobles bénéficient de ce qu’on pourrait presque appeler un traitement de grâce : la décapitation – à l'épée ou à la hache.
Liberté, égalité, fraternité et guillotine pour tous les condamnés à mort Le docteur Guillotin, député du tiers état, propose en octobre 1789 que la loi soit la même pour tous et qu’un nouveau mécanisme d’exécution capitale soit créé afin d’écourter les souffrances des condamnés. Deux ans plus tard, un décret fixera que « tout condamné à mort aura la tête tranchée. »
Guillotin est chargé par la Convention de réaliser un mécanisme plus fiable et rapide pour trancher le cou des mauvais républicains. Il charge alors Antoine Louis, chirurgien renommé, du projet. Louis conçoit avec l’aide de Tobias Schmidt, un facteur de clavecins prussien vivant à Paris, un premier prototype de ce qui deviendra la guillotine. Le premier projet est muni d’une lame horizontale, remplacée par la suite par une lame oblique afin d’assurer une coupe plus nette. Petite anecdote : l’idée de remplacer la lame horizontale par une oblique proviendrait de Louis XVI lui-même, grand serrurier et passionné de mécanique.
En avril 1792, les premiers essais sont conduits à l'hôpital de Bicêtre sur des moutons et des cadavres. Les résultats sont convaincants. La première exécution a lieu le 25 avril 1792, sur la place de Grève à Paris. Le cobaye humain, Nicolas-Jacques Pelletier, est un bandit de grand chemin.
Le nouveau mécanisme sera d'abord appelé « Louison » ou « Louisette » en hommage au chirurgien à l’origine de son mécanisme : le docteur Antoine Louis. Mais les parlementaires et journalistes le surnommeront eux rapidement la « guillotine » en hommage à Louis Guillotin, lui peu ravi de ce nouveau nom. Populairement, la guillotine sera longtemps surnommée la « veuve ». En France, les exécutions capitales se font publiquement, et ce jusqu’en 1939.
La guillotine populaire jusqu’en Bavière Les armées de la Révolution et de l'Empire diffusent l'invention dans les pays conquis. C'est ainsi que la guillotine sera utilisée jusqu'au milieu du XXe siècle comme instrument d'exécution dans certains länder allemands, par exemple en Bavière.
L’imagination populaire associe la guillotine aux bonnets phrygiens et à la perruque de Robespierre, cependant, il ne faut pas oublier que la guillotine fut utilisée en France jusqu’en 1977, année de la dernière exécution, tandis que la peine de mort ne fut abolie qu’en 1981 par le gouvernement de Mitterrand.
La guillotine devient un objet de musée. Cependant, elle aurait presque fait son come back en 1996 lorsqu’un député américain propose de l’utiliser pour remplacer l’électrocution jugée inhumaine. Ses raisons : la guillotine est plus rapide, fait moins souffrir le condamné à mort et permet le don d'organe. Sa proposition est rejetée à cause du côté barbare et sanglant de la machine. Cinq ans plus tard, les Etats-Unis adoptent l’injection létale pour la peine capitale dans l'ensemble du pays. La guillotine, elle, reste au grenier.
Pour en savoir plus :
La guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Daniel Arasse, Éditions Flammarion, 1992, Paris.
Présentation chronologique de l’utilisation de la guillotine : http://www.linternaute.com/histoire/motcle/125/a/1/1/guillotine.shtml
Guillotinés célèbresLouis XVI Roi de France de 1774 à 1789 il est guillotiné le 21 janvier 1793 sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde) à l’âge de 39 ans. Il est accusé de trahison envers la Nation.
Marie-Antoinette Reine de France et épouse de Louis XVI, elle est guillotinée le 16 octobre 1793 sur la Place de la Révolution. Elle est jugée par le Tribunal révolutionnaire et aussi accusée de trahison.
Louis-Philippe Joseph, Duc d'Orléans, dit Philippe-Egalité Cousin de Louis XVI, il est guillotiné le 6 novembre 1793. Bien que fervent révolutionnaire, il est accusé de vouloir restaurer la monarchie. Son fils deviendra roi de France en 1830 sous le nom de Louis-Philippe Ier.
Danton et Camille Desmoulins Acteurs majeurs de la naissance de la République, ils seront guillotinés le 5 avril 1794. Robespierre et Saint-Just qui dominent la Convention veulent faire disparaître ce qu’ils appellent les « indulgents » au sein du pouvoir.
Maximilien de Robespierre et Louis Saint-Just Mais à chacun son tour, et cette fois-ci, les bourreaux deviennent victimes et passent à l’échafaud le 28 juillet 1794 sur la Place de la Révolution. Exécutés sans procès, leur mort met fin à la sanglante période de la Terreur.
La « Rose blanche » / Die weiße Rose Le 22 février 1943 sont guillotinés trois jeunes Allemands, dont Hans et Sophie Scholl, dans la prison de Stadelheim, près de Munich. Ils sont accusés d'avoir dénoncé le nazisme dans le cadre d'un mouvement clandestin. Ils sont aujourd’hui des figures héroïques du combat antinazi en Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale.
Hamida Djandoubi Il s’agit de la dernière exécution en France, le 10 septembre 1977, pour la torture suivi de l'assassinat d'une jeune fille. |
Le père de la guillotine : Joseph-Ignace GuillotinDocteur en médecine, il était député à l'Assemblée nationale constituante. Il proposa en 1789 un nouveau mode d’exécution égalitaire et rapide, mais ne fut nullement, en réalité, l'inventeur de la machine qui porte son nom.
Né en 1738 à Saintes, Joseph-Ignace Guillotin était un franc-maçon et un philanthrope. En 1788, il publia la «Pétition des six corps des marchands de Paris» dans laquelle il demande que le nombre de députés du Tiers Etat soit doublé. Il proposera aussi le vote par tête aux états généraux de 1789.
Emprisonné durant la Terreur, Guillotin fut remis en liberté en 1794. Il tourna alors définitivement le dos à la politique pour se vouer à la médecine. Il s’engagea notamment pour étendre la pratique de la vaccination contre la variole et mit en place une première forme de programme de Santé publique. Il fut également le fondateur de la Société des premiers médecins de Paris, ancêtre de l'actuelle Académie de médecine. Il meurt en 1814, non pas guillotiné mais d’un anthrax à l’épaule gauche. |

« Le frère mince du gros Corse » Jérôme Napoléon et le royaume de Westphalie
Anika Bethan, traduction Ariane Kujawski, publié le 15.05.2008
« Le frère mince du gros corse Vola au-dessus du Rhin jusque chez nous Prit la barre de la Westphalie Mais le pouvoir fut trop lourd pour lui »
Ces lignes tirées d'un poème satyrique portant le titre de « Jeromchen » (« Petit Jérôme ») ont été écrites vraisemblablement en 1813 et font référence à Jérôme Bonaparte, le plus jeune frère de Napoléon.
Alors que l'empereur français a trouvé sa place même dans l'histoire allemande, son « frère mince », lui, a plutôt sombré dans l'oubli – injustement. Durant presque sept ans, il dirigea le destin du royaume de Westphalie, créé en 1807 au cœur de la Confédération germanique.
L'appellation « Westphalie » prête ici à confusion, car le royaume n'avait rien de commun avec la région allemande du même nom. Il comprenait en effet les territoires de Kurhessen (Hesse électorale), le duché de Braunschweig-Wolfenbüttel (Brunswick-Wolfenbüttel) ainsi que certaines parties de l’électorat de Hanovre et du royaume de Prusse. Le lien originel des habitants à leur souverain fut abrogé et tous durent se considérer comme des « Westphaliens ». Avec la première Constitution moderne rédigée sur le sol allemand et l'introduction du « Code Napoléon », le royaume devait servir de modèle et pas uniquement aux autres états allemands de la Fédération du Rhin. Napoléon avait également pour but de conquérir le peuple moralement, pour constituer à long terme un solide bastion de résistance face à la Prusse. Concrètement, cela signifiait l'égalité de tous les sujets, l'abrogation du système féodal, la liberté de commerce, la séparation des pouvoirs et l'accès ouvert aux fonctions militaires et administratives.
Lorsque Jérôme s'installa en 1807 à Cassel, sa nouvelle ville de résidence et capitale du royaume, nombreux étaient donc les optimistes qui attendaient beaucoup de leur nouveau roi. Le château Wilhelmshöhe, désormais appelé Napoléonshöhe, devint le siège de la cour de Westphalie. Pour la décoration de son nouveau foyer, Jérôme ne lésina pas sur les moyens. Le nouveau roi para d'œuvres des artistes français les plus réputés le château, dévalisé de ses coûteux tableaux et de ses objets d'art par les Français sous Vivant Denon. Pour Jérôme, la représentation, avec fêtes et présents accordés aux fonctionnaires de la cour comptait beaucoup, et c'est ainsi qu'une grande partie de l'argent affluait vers Cassel. Là, en plus de nombreuses transformations architecturales encore visibles aujourd'hui, naquit une vie économique florissante. De nombreux nobles allemands et des notabilités furent attirés dans l'entourage du jeune roi, qui venait de prendre ses nouvelles fonctions à tout juste 20 ans.
Jérôme sembla d'abord prendre son rôle de roi très au sérieux. Il se rendait régulièrement aux séances de l'assemblée des Etats et s'informait sur son nouveau peuple. Pourtant, il ne parvint pas, durant son règne, à apprendre l'allemand. Dans ses décisions privées comme publiques, Jérôme resta toujours dépendant de son frère Napoléon. Ainsi, il dut faire annuler son premier mariage avec l'américaine Elizabeth Patterson pour épouser Katharina de Wurtemberg. Des envoyés à la cour de Cassel, comme le Comte de Reinhard, rendaient compte en permanence à Paris des décisions personnelles et politiques de Jérôme. C'est pour cela que la correspondance entre Napoléon et son jeune frère témoigne souvent de vives tensions.
Dans le domaine économique en particulier, le roi westphalien et l'empereur avaient fréquemment des différends. Napoléon réservait pour son armée les biens ruraux des régions conquises. Ces « domaines » devaient être attribués en guise de récompense pour services rendus. La moitié des domaines royaux de Westphalie devait connaître le même sort. Ainsi le trésor d’État fut privé d'une grande partie de ses recettes. De plus, afin de garantir le versement des taxes domaniales, les paysans furent cantonnés dans leur ancienne condition et ne profitèrent quasiment pas de l'introduction du Code Napoléon. En outre, pour mener ses guerres, Napoléon exigeait non seulement des contingents élevés de troupes westphaliennes, mais aussi d'importants versements d'argent. La mauvaise situation financière qui en résulta fut le plus gros problème du jeune royaume. L'année 1809 en particulier vit pour cette raison d'importantes révoltes des habitants contre ce qu'ils ressentaient comme une domination étrangère.
Certes, le gouvernement westphalien réussit à réprimer ces insurrections, mais les divergences demeurèrent. Napoléon et son jeune frère ne réussirent pas leur conquête morale, car l'écart était trop grand entre la modernisation théorique et la réalité de l'État fortement endetté. Le royaume exista pourtant encore quatre ans, jusqu'à ce que les Français, avec la défaite de Napoléon sur le champ de bataille russe en 1812-1813 (à laquelle participèrent de nombreuses troupes westphaliennes) et les guerres de libération qui s'ensuivirent, soient repoussés.
La capitale Cassel fut conquise en octobre 1813 par les cosaques. Quelques jours auparavant, Jérôme et beaucoup de hauts fonctionnaires westphaliens avaient déjà pris la fuite. Ils avaient emporté avec eux presque toutes les œuvres d’art et les objets de valeur transportables. Que resta-t-il de ces sept années de règne français sur le territoire allemand ?
Plus de cinquante ans après la chute du royaume, ce sont surtout des questions juridiques qui posèrent problème dans de nombreux domaines de la société. La question du traitement des conventions westphaliennes et des revendications qui en résultaient resta obscure. La mémoire et l'élaboration de l'époque westphalienne se développèrent également dans le domaine littéraire. Le jeune Jérôme fit l'objet de poèmes satyriques et d'écrits injurieux qui furent publiés en nombre après la libération du royaume. On lui reprochait le plus souvent sa manie du gâchis ainsi que son mode de vie excessif à la cour casselloise. Cette image du « König Lustik » (ce « drôle de roi ») resta plus d'un siècle plus tard, et demeure familière des cassellois.
Bien que Jérôme reprît sa carrière politique sous le règne de son neveu Louis-Napoléon, futur Napoléon III, et devint maréchal de France puis président du Sénat, la réputation de l'ex-roi insouciant et immature qui n'était que le petit frère de Napoléon lui colle à la peau dans la mémoire française.
Et voici comment se termine le court poème, pas vraiment positif pour le roi français :
Il voulait être un Henri IV, Comme lui, il aimait les femmes et la chasse Il voulait être le bon père du peuple, Eh bien, ça n'était pas en son pouvoir.
Pour en savoir plus
Berding, Helmut: Napoleonische Herrschafts- und Gesellschaftspolitik im Königreich Westphalen 1807-1813, Göttingen 1973.
Burmeister, Helmut (Hg): König Jérome und der Reformstaat Westphalen. Ein junger Monarch und seine Zeit im Spannungsfeld von Begeisterung und Ablehnung, Hofgeismar 2006.
Eissenhauer, Michael und Museumslandschaft Hessen Kassel (Hg): König Lustik!? Jérôme Bonaparte und der Modellstaat Königreich Westphalen, München 2008.
Huber, Jörg Adrian: König Lustik – 200 Jahre Königreich Westphalen, 2007.
Owzar, Armin: Das Königreich Westphalen und das Großherzogtum Berg, 2004.
L'exposition « König Lustik !? Jérôme Bonaparte et l’État modèle du royaume de Westphalie », à voir jusqu’au 29 juin au musée Fridericianum de Cassel. Friedrichsplatz 18 34117 Kassel Horaires d'ouverture : Mardi à dimanche : 10–18 Uhr, jeudi : 10–20 Uhr www.koenig-lustik.de

Au contact de l'HistoireUne visite au Musée Historique de la Ville de Strasbourg
Juliane Seifert, traduction Agathe Demartial, publié le 15.01.2008
« Ça décoiffe » ; par ce slogan inhabituel, les musées de Strasbourg recherchent cette année les bonnes grâces des visiteurs. La vedette de la saison est le Musée Historique de la ville. Comme il avait dû rester fermé pendant vingt ans à cause d'un bâtiment devenu vétuste au fil des siècles, sa réouverture a été célébrée en grandes pompes le 30 juin 2007.
Dans les salles de l'ancienne boucherie datant de 1587, un véritable parcours de découverte attend le visiteur. L'histoire de la ville est présentée chronologiquement du Moyen-Âge au XIXe siècle sous diverses formes : peintures, dessins, gravures et lithographies font autant partie de l'exposition que les armes et uniformes ou vêtements, objets de la vie quotidienne et œuvres artisanales.
Le clou de l'exposition est un plan-relief de la ville de 77 mètres carrés, entièrement restaurée, commandée par Louis XV en 1725 pour des raisons militaires. Grâce à une projection par hologramme, c'est quasiment son créateur, l'ingénieur militaire La Devèze, qui la présente lui-même au visiteur, avec beaucoup d'esprit et d'humour.
Le parcours de l'exposition, présentée avec une grande habileté sur une surface relativement petite, intègre le visiteur de manière précise. Il n'y a pas de panneaux avec l'inscription « Ne pas toucher ». Bien au contraire. Certains objets exposés invitent même à être pris dans les mains. Ainsi le visiteur peut-il voir si un vrai heaume de chevalier lui va, et se rendre compte qu'une fois dedans, on ne peut pas vraiment bien voir. Le visiteur est en permanence invité à une assimilation ludique du savoir, tant avec des un extrait des « ordonnances de police de la ville de Strasbourg publiées en 1628 » révélant, une fois plié correctement, la manière d'imprimer la plus économique en papier, qu'avec des stations auditives où sont reconstitués des débats historiques. L'ensemble est complété par un excellent audioguide.  |  | |
En bref, le Musée Historique de la Ville de Strasbourg propose une approche tactile et ludique de l'Histoire. Ce concept d'un « lieu d'explication et de pédagogie des évolutions sociétales » (Joëlle Pijaudier-Cabot, directrice des Musées de Strasbourg dans une brochure publiée à l'occasion de l'inauguration du Musée Historique) le différencie nettement de son prédécesseur; le Musée Historique créé en 1920 présentait principalement l'histoire militaire de Strasbourg avec des armes, des uniformes et, plus tard, plus de 6 000 soldats en miniature.
Ce n'est qu'en 1969 que la thématique fut repensée et que le musée se focalisa sur la vie quotidienne des Strasbourgeois et sur la période précédant l'annexion de la ville au royaume de France en 1681. Comme auparavant, il s'agissait toutefois principalement de conserver la mémoire collective à travers les objets exposés.
L'élan pédagogique et explicatif apparut seulement lors de la nouvelle conception du musée après l'assainissement du bâtiment. L'exposition actuelle doit sa richesse et sa diversité avant tout aux fouilles et aux travaux de recherche qui, pendant ces 20 années de fermeture, ont beaucoup contribué à la compréhension de l'histoire de la ville.
Globalement, du fait de son parcours chronologique et structuré par des couleurs et par cet élan interactif et facile d'accès, le Musée Historique se rapproche plus du Deutsches Historisches Museum (Musée de l'histoire allemande) de Berlin que du futur Musée de l'histoire de France à Paris (voir l'article « Au musée, sur les traces de l’Histoire » d'Anne-Solène Rolland de notre douzième édition). La conservatrice du musée, Monique Fuchs, ne veut toutefois pas définir l'exposition comme « un livre d'histoire en trois dimensions ». Le rôle d'un musée historique, à la différence d'un livre d'histoire, consiste, selon l'historienne de l'art, à transmettre l'histoire concrètement : « On s'intéresse à ce qu'un objet peut donner comme éclairage sur l'Histoire. C'est pour cela qu'on ne traite des sujets que pour lesquels on peut exposer des objets. » Pour cette raison, on recherche en vain des textes allant plus loin que les explications des objets exposés.
C'est clairement en cela que réside la faiblesse du Musée Historique de Strasbourg. En effet, ce fort attachement aux objets mène inévitablement à des lacunes dans l'exposition. Le musée court ainsi le risque de faire à nouveau tomber dans l'oubli ces événements qu'on voulait faire disparaître de la mémoire collective. Ainsi, l'exposition mentionne guère le massacre de la Saint Valentin, un des premiers et des plus importants pogromes du Moyen-Âge, qui eut lieu le 14 février 1349 et pendant lequel entre plusieurs centaines et 3 000 Juifs de Strasbourg (les nombres varient selon les sources) furent brûlés en public. Les survivants ont été bannis de la ville et jusqu'à la fin du xviiie siècle, les Juifs qui se trouvaient après 22 heures à l'intérieur des murs de la ville étaient toujours passibles de la peine de mort. Les seuls éléments qui peuvent rappeler cette persécution des Juifs sont quelques stèles, jadis de propriété juive, qui ont été préservées d'un réemploi après leur expropriation. Johannes Tauler, qui vécut à Strasbourg au xive siècle et est un des plus célèbres enfants de la ville, n'est pas mentionné. Ce théologien mystique, né en 1301 à Strasbourg, jouit d'une grande reconnaissance dans les cercles religieux même après sa mort. Et la somme de ses homélies en langue allemande, imprimée pour la première fois au début du xve siècle, a certainement influencé de manière déterminante le jeune Martin Luther.  |  | |
La question de savoir si ces manques peuvent être compensés par l'indéniable valeur éducative, caractérisée par l'effort de clarté, reste en suspens. La visite du Musée Historique de la Ville de Strasbourg demeure en tout cas une expérience enrichissante. En effet, qui savait que Gutenberg travailla à Strasbourg à la découverte de l'imprimerie, et que la Marseillaise provenait aussi de la capitale alsacienne?
Pour en savoir plus:
Musée Historique de la Ville de Strasbourg, 2, rue du Vieux-Marché-aux-Poissons, 67000 Strasbourg. www.musees-alsace.org
www.mcsinfo.u-strasbg.fr (article en français sur les raisons du long travail d'assainissement du bâtiment)
Musées de Strasbourg (éd.) : « Ça décoiffe. Inauguration du Musée Historique de la Ville de Strasbourg », 2007.
Hermann Schreiber: »Straßburg. Zwischen den Zeiten, zwischen den Völkern«, Gernsbach, Katz Verlag, 2006.
Histoire de Strasbourg – Le saviez-vous?1434–1444 : Gutenberg travaille à Strasbourg à la découverte de l'imprimerie.
1770–1771 : Goethe arrive à Strasbourg pour commencer des études de droit et de médecine.
1792 : Le 26 avril, à l'occasion de la déclaration de guerre à l'Autriche, Claude Joseph Rouget de Lisle composa un chant intitulé « Chant de guerre de l'armée du Rhin ». Comme des soldats républicains venant de Marseille le chantaient en entrant dans Paris, ce chant prit le nom de Marseillaise. Le 14 juillet 1795, il fut déclaré hymne national français. |

Dossier Chute du Mur de Berlin 9.11.1989
La chute du Mur de Berlin à la télévision françaiseFelicitas Schwarz, traduction Lydia Korichi, publié le 01.11.2007
« Le 9 novembre 89, aujourd'hui, retenons bien cette date. Le Mur de Berlin est toujours là, mais d'une certaine manière il n'existe plus. Le rideau de fer qui depuis 28 ans sépare les deux Allemagne et comme une longue blessure les deux Europe, le rideau de fer a été aujourd'hui effacé. Effacé par la pression d'un peuple sur un régime à bout de force. »
C'est avec ces mots que la journaliste Christine Ockrent a débuté le 20 heures sur Antenne 2, le 9 novembre 1989. Les jours suivants, les téléspectateurs français purent voir s'écrire en direct sur leurs écrans une page de l'histoire allemande. Correspondants en Allemagne et envoyés spéciaux commentaient 24 heures sur 24 les développements de la chute du Mur de Berlin. Parmi eux : Dominique Bromberger (TF1), Pascal Guimier (A2), Philippe Rochot (A2) et Pierre Thivolet (TF1). Felicitas Schwarz a rencontré ces quatre journalistes à Paris et Strasbourg pour reconstruire avec eux les événements du point de vue français.
Avant la chute du Mur de Berlin, y avait-il beaucoup de journalistes français en Allemagne ?
Rochot : Je pense qu'à l’époque, il y avait à peu près une vingtaine de correspondants français, alors que quelque 40 ou 50 correspondants allemands se trouvaient en France. Il y avait un déséquilibre qui, d'ailleurs, existe toujours aujourd'hui.
Guimier : À ma connaissance, on traitait assez peu l'actualité allemande en générale avant la chute du Mur, et on ne parlait quasi jamais de la RDA tout simplement parce qu'on avait beaucoup de mal à y entrer et à y travailler.
Thivolet : Quand nous voulions faire des reportages en Allemagne de l'Est, c'était en effet toujours très compliqué, mais pas impossible - bien sûr sous étroite surveillance. Bien que je parle allemand couramment, nous devions toujours être accompagnés d'un interprète, qui passait une heure au téléphone à la fin des interviews. Selon toute vraisemblance, il travaillait pour la Stasi. Nous devions tout planifier six mois à l'avance. Mais je considérais que c'était mon devoir d'enquêter également en RDA.
Monsieur Thivolet, vous étiez à Berlin-Est, le 9 novembre 1989 ?
Thivolet : Oui, Günter Schabowski donnait une conférence de presse, pendant laquelle il n’a rien dit de très clair. Il était environ 19 heures et il ne se passait rien. Il n’y avait personne dans la rue. À 20 h 30, nous avons tourné un peu avec mon équipe. Sur Unter den Linden, il ne se passait pas grand-chose. Puis j'ai discuté avec quelques passants et je leur ai demandé s'ils avaient entendu la nouvelle. « Non mais c’est une blague », m'a-t-on répondu. Je répliquai : « Excusez-nous, nous travaillons pour la télévision française et c'est ce qu’on nous a dit ». Ensuite, nous sommes allés au Checkpoint sur Invalidenstrasse, mais à ce moment-là, c'était encore très calme là aussi. Il n'y avait que quelques Trabis (voitures de l'ex-Allemagne de l'Est, ndlr.). À 22 heures, tout s'est précipité. Soudain, ce n'étaient plus une ou deux personnes qui étaient là mais une foule qui grossissait. Les soldats étaient très nerveux et n'arrêtaient pas de téléphoner et, tout à coup, ils ont ouvert les portes.  |  | |
Monsieur Rochot, comment avez-vous vécu la chute du Mur de Berlin ?
Rochot : Nous n'étions pas à la conférence de Günter Schabowski. En fait, j'ai été informé vers 19 heures par ma rédaction de Paris. Donc, bien sûr, il était trop tard pour faire un reportage. J'ai simplement pu faire un direct par téléphone avec la présentatrice. Ce qui était étonnant, c'est que dans ce direct, finalement, je ne sentais pas que c'était la chute du Mur. Je sentais qu'il se passait quelque chose, que ça s'assouplissait, que les gens pourraient passer plus facilement. À l'époque, les autorités est-allemandes disaient que les Allemands de l'Est pourraient certes traverser, mais uniquement munis d'un visa. Finalement, à mesure que les heures passaient, le concept de visa a été complètement balayé par la foule de gens qui se sont présentés aux postes de frontière. Ce fut le début de journées de travail où nous ne dormions que quatre heures par nuit il y avait tellement de choses à couvrir.
Monsieur Guimier, vous êtes venu au moment de la chute du Mur en Allemagne, c'est bien cela ?
Guimier : Oui, en 1989, quand la chose est arrivée, on a pensé à m'envoyer là-bas parce que je connaissais la langue. Nous sommes allés faire des reportages à la frontière interallemande. C'est là que nous avons vu des Allemands de l'Est faire des yeux gros comme des soucoupes en voyant les premières bananes, lesquelles étaient alors quasi inaccessibles en RDA.
Comment ça s'est déroulé pour vous, Monsieur Bromberger?
Bromberger : Le 10 au matin, on a mis à notre disposition un avion Bouygues. L'avion est parti avec moi, mon équipe et des moyens de transmission. Je suis arrivé alors à Berlin vers 9 heures le 10 novembre 1989. C'était un spectacle extraordinaire. C'était pour moi, politiquement, le plus beau jour de ma vie de pouvoir me dire que l'Europe allait peut-être se réunifier, enfin. Mais pour transmettre, c'était un cauchemar. Je sais que le premier soir, j'ai réussi à transmettre parce que j'ai volé la place de France 3. À chaque fois, c'était une lutte, une bagarre. C'était ma chambre d'hôtel qui servait de quartier général pour Berlin-Ouest. Comment s'est déroulée la suite de la couverture de l'événement ?
Thivolet : De jeudi à lundi, Berlin croulait sous les embouteillages. Tout ce dont je me souviens, c'est que nous avons travaillé pendant une semaine sans interruption. Nous avons loué une mobylette. Je montais derrière le conducteur avec la cassette pour le montage. Tourner, monter, diffuser, etc. sans arrêt. Le réseau téléphonique normal avait explosé et je ne pouvais appeler ni Paris, ni Bonn, ni Berlin-Ouest.
Quel moment vous a particulièrement marqué?
Rochot : Un direct lors du journal de 13 heures avec Daniel Bilalian, lorsque tout à coup, on me signale que Rostropovitsch (violoncelliste russe, ndlr.) vient de s'installer au pied du Mur et qu'il va jouer pour la paix, pour la réunification et pour l'amitié entre les peuples. C'était vraiment très émouvant. Je pense qu'il savait que nous étions là parce que ce n'est pas possible : il est venu s'installer à trois mètres de nous au pied de l'estrade depuis laquelle je faisais le direct et il s'est mis à jouer. Nous avons bien sûr arrêté le direct pour l'entendre jouer son hymne pour la réunification. Au moment de la chute du Mur de Berlin, il y avait une grande joie en France, mais aussi une certaine inquiétude ?
Bromberger : Oui, écoutez, j'ai un grand-père qui est mort après la guerre de 1914. Ensuite, il y a eu l’occupation nazie. Il y avait encore beaucoup de gens qui avaient vécu cette époque-là. Cette inquiétude était donc assez compréhensible. A mon avis, c'était une erreur, car l'Allemagne s'était déjà démocratisée. Mais il est vrai que c'était un mélange de joie et d'inquiétude. Je pense que c'est surtout une question de génération. Ceux qui, comme moi, avaient vécu le déchirement de l'Europe mais pas la guerre pouvaient être plus heureux que ceux qui avaient connu la guerre, voire les deux guerres. Avant de couvrir la chute de Mur de Berlin, quelle relation aviez-vous avec l'Allemagne?
Guimier : J'ai un père français et une mère polonaise. Ils se sont rencontrés dans un camp de travail en Allemagne dans la région de Leipzig. Ils m'ont beaucoup parlé de la guerre. C'est une chose qui m'a toujours intéressé. Et puis j'étais un bon élève, et quand on était un bon élève dans les années 1972-1973 en France, on faisait forcément l'allemand en première langue.
Rochot : Moi, quand je suis parti en Allemagne, je connaissais très peu le pays. J'étais allé en voyage comme ça deux ou trois fois, en touriste. Ce qui me frappait, c'est que nous ne connaissions pas nos voisins. Donc, ce que j'ai pu finalement voir, c'est que l'Allemagne ne correspondait pas du tout à l'idée que j'en avais. L'idée qu’on entretenait de l'Allemagne, c'était encore une idée qui remontait à la Seconde Guerre mondiale. Bromberger : J'ai une relation très ancienne avec ce pays. Je suis d'une famille alsacienne qui a quitté l'Alsace en 1870. Ma grand-mère nous faisait regarder les dessins de Hansi et pour nous, les Allemands étaient des gens qui franchissaient le Rhin pour voler nos horloges alsaciennes.
Thivolet : Je suis un enfant de l'amitié franco-allemande. Lyon, ma ville natale, est jumelée à Francfort-sur-le-Main. J’ai donc eu l'occasion assez tôt de voyager en Allemagne. Mon père avait de très bons contacts avec ses collègues de Hambourg et de Brême. Ma famille n'avait pas de préjugés sur l’Allemagne.
Considérez-vous la période pendant laquelle vous avez travaillé en tant que correspondant en Allemagne comme un point central dans votre carrière ?
Rochot : Oui, tout d'abord parce que ça a été le début de la chute du communisme, le début d’une nouvelle Europe. Ensuite, cette période a également correspondu à la Guerre froide. Historiquement, ce sont des événements clés. J'ai eu la chance de pouvoir les vivre.
Philippe Rochot fut enlevé pendant la guerre du Liban en 1986. Après sa libération, il décida d'accepter un poste de correspondant en Europe et fut envoyé à Bonn. Il continua à y travailler comme reporter pour France 2. En 2007, après six ans comme correspondant en Asie, il est revenu au siège principal de Paris.
Pierre Thivolet était correspondant de TF1 à Bonn en 1989. Après avoir, par la suite, travaillé pour arte et pour les chaînes de radio RTL et Europe 1, il est à présent auteur indépendant et journaliste pour divers médias.
Pascal Guimier fut envoyé spécial d’Antenne 2 à Bonn en 1989. Par la suite, il a travaillé comme reporter et correspondant entre autres à Berlin, avant de reprendre la direction de l'information de France 2. Aujourd'hui, il est rédacteur en chef d'arte-Info.
Dominique Bromberger était en 1989 responsable des informations étrangères de TF1 et se rendit personnellement à Berlin à l'occasion de la chute du Mur. Dans les années 1990, il travailla pour une courte période à arte avant de reprendre l'émission de radio Regards sur le monde sur France Inter. |
« Aspiration à une nouvelle hégémonie germanique » ?L'Allemagne, la France et la réunification
Christoph Sanders, traduction Agathe Demartial
Lorsque survint la réunification des deux Allemagne en 1989, cela faisait tout juste cinq ans que François Mitterrand et Helmut Kohl avaient commémoré ensemble main dans la main à Verdun les victimes des deux guerres mondiales. De profonds désaccords se firent alors entendre pour la première fois au sein de l'exemplaire tandem franco-allemand. Comment la France a-t-elle vécu le processus politique de réunification et quelles en furent les conséquences pour l'amitié franco-allemande ?
La fraternisation des deux Allemagne mit les nerfs de nombreux Français et de leurs hommes politiques à rude épreuve. La réunification qui allait s'ensuivre fit naître comme par réflexe une vieille méfiance chez certains Français. L'Histoire avait assez souvent démontré qu'il valait mieux se méfier d'une Allemagne à nouveau forte. Un événement d'une telle importance ne pouvait donc pas être suivi dans l'indifférence.
Malgré une consolidation de la coopération dans les années 80, la « peur d'une aspiration à une nouvelle hégémonie germanique » se propagea au sein du peuple français. L'expression de François Mauriac, prix Nobel de littérature, avait apparemment été prise trop au sérieux dans certains milieux. Celui-ci avait un jour dit a a aimer tellement l'Allemagne qu’il préférait en avoir deux. L'Allemagne essaya de convaincre la France qu'une Allemagne réunifiée adopterait aussi une politique étrangère pacifique. Cela avait d'autant plus d'importance que la France, de par son droit de réserve, pouvait poser un veto et ainsi réduire les plans du gouvernement de Kohl à néant. D'une manière générale, le président François Mitterrand signifia comme absolument légitime « l'aspiration des Allemands à l'unité » ; toutefois, celle-ci elle ne pouvait s'accomplir que « démocratiquement et pacifiquement », comme il le dit lors d'une rencontre avec le président de l'Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Mitterrand se souciait toutefois d'un équilibre des pouvoirs en Europe dans le cas d'une réunification.
Les craintes reposaient d'une part sur un accroissement de la puissance allemande au sein de la structure européenne et en conséquence sur la perte du propre rôle de mentor de la France. D'autre part, il s'agissait pour le gouvernement français de conserver une stabilité générale entre les deux blocs toujours existant. Ces réflexions furent incarnées premièrement par la possibilité que l'Allemagne reste neutre entre l'OTAN et le pacte de Varsovie. Par ailleurs, la France revendiquait la reconnaissance de la frontière polonaise, la ligne Oder-Neisse. Le gouvernement français observait aussi les événements chez son voisin sous l'angle de l'intégration européenne. Mitterrand considérait en effet « le développement et le renforcement de la Communauté européenne comme l'axe essentiel […] de la politique française ». Pour que la réunification se déroule tout à fait dans le cadre de cette intégration, c'est-à-dire qu’elle apparaisse au bout du compte comme une création européenne, il mit tout en œuvre pour avoir le plus d'influence possible sur le processus de réunification, afin que l'Allemagne conserve réellement son attachement à l'Ouest.
Avec la méfiance qui régnait, la position de l'Allemagne et du chancelier fit froncer des sourcils, et pas seulement chez les voisins français. Lors des négociations sur le plan en dix points, le refus initial de Kohl de reconnaître la ligne Oder-Neisse avant même la réunification est accueilli en Europe avec désapprobation. Des réactions similaires intervinrent quand le chancelier s'engagea pour l'union économique et monétaire avec la RDA sans en avoir discuté avec ses partenaires de coalition, rendant ainsi dans les faits la réunification irréversible. Les Français réagirent de manière critique et contrariée. À un moment, François Mitterrand remit même en cause la réunification ; la presse française adopta une attitude similaire face au comportement allemand, Le Point parlant d'une « Blitzkrieg » et Le Monde d'un « pangermanisme peu rassurant ».
Malgré toutes ces turbulences et le refroidissement des relations entre les États, le gouvernement allemand reçut, grâce à l'amitié franco-allemande, le soutien complet de la France, après que les difficultés au niveau mondial furent résolues. D'une part, il devint vite clair que l'Allemagne ne se retirerait pas de l'OTAN. D'autre part, les Français durent reconnaître que l'unité allemande ne pouvait plus être entravée. Michel Vauzelle, socialiste français et alors président de la commission aux Affaires étrangères le formula de manière explicite dans son discours à l’Assemblée nationale : « Ce serait en vain et en même temps fatal, si nous adoptions envers la nouvelle Allemagne une attitude apeurée ; il n’y a donc pas d’alternative ». À l’heure de ce discours, l'Allemagne était déjà réunifiée.
Les tergiversations autour de la réunification ont abîmé l'image de l'amitié franco-allemande. Cependant, le partenariat scellé par Adenauer et de De Gaulle dans le traité de l'Élysée constituait depuis longtemps le filet qui rattrapa l'effondrement de l’ambiance entre les deux États.
Pour en savoir plus :
« Der Weg zur deutschen Einheit » – recueil de textes d'auteurs variés de la centrale fédérale pour l'éducation politique : www.bpb.de
Kimmel, Adolf et Pierre Jardin (ed.): « Die deutsch-französischen Beziehungen seit 1963 », Opladen 2002.
Bizeul, Yves et Matthias Schulz: « Die deutsch-französischen Beziehungen – Rückblick und aktueller Stand », Rostocker Informationen zu Politik und Verwaltung, Heft 13, Rostock 2000.
Woyke, Wichard: « Die deutsch-französischen Beziehungen seit der Wiedervereinigung », Opladen 2004.
InformationsPlan en dix points Le plan en dix points du gouvernement allemand était l'ébauche d’une réunification par étapes. Le plan faisait des propositions concrètes concernant la fédération des deux États allemands et contenait des mesures rapides. De surcroît, une feuille de route sur plusieurs années fut élaborée. En Allemagne, les répercussions de ce plan ont été positives. Les alliés critiquèrent fortement le fait de ne pas avoir été consultés, ce qui conduisit à d'importants désaccords.
Droits de réserve Les trois puissances alliées avaient des droits de contrôle sur l'Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale. Ce statut d'occupation fut annulé avec la ratification des accords de Bonn. Les trois puissances conservèrent des droits de réserve ; dans l'article II, il est stipulé : « En raison de la situation internationale, qui jusqu'ici a empêché la réunification de l'Allemagne et la signature d'un traité de paix, les trois puissances se réservent les droits antérieurement exercés ou détenus par elles en ce qui concerne (…) Berlin et l'Allemagne dans son ensemble, y compris la réunification de l'Allemagne et un règlement de paix. »
Traité 2+4 Ce traité fut signé entre la RFA, la RDA et les alliés (Union soviétique, France, États-Unis et Royaume-Uni). Il pavait le chemin vers l'union allemande et en comprenait les dispositions et les conditions. Ce n'est qu'avec ce traité que l'Allemagne obtint sa complète souveraineté en politique intérieure et étrangère.
Le pacte de Varsovie Le pacte de Varsovie fut une association contractuelle, d'abord prévue pour vingt ans, de sept pays d'Europe de l'Est, assurant amitié, assistance en cas d'attaque militaire et coopération. De facto, ce pacte servait de pendant à l'OTAN et fut au début utilisé par le Kremlin comme instrument de contrôle. Plus tard aussi, la doctrine militaire soviétique domina. Un accord avec une autre alliance était interdit aux membres du pacte. Ce n'est que dans les années 80 qu'une résistance contre la position soviétique et la structure du pacte s'éleva. |

Petit Corse, grande HistoireThomas Körbel, traduction Pauline Guigou, publié le 01.08.2007
Lorsque le 15 octobre 1815, après quinze années de règne, Napoléon Bonaparte est condamné à l’exil sur l’île de Ste-Hélène, il se voit contraint de faire ses adieux formels au monde qu’il avait cru si fermement tenir entre ses mains. Cependant, bien loin de vouloir l'admettre, il resta encore longtemps convaincu qu'il allait bientôt retourner en Europe. Par moment, il pensait même toujours posséder le commandement des troupes françaises.
Lorsque 185 ans plus tard, lors de l'été 2000, Johannes Willms jette l’ancre sur l’île de Ste-Hélène, c'est pour y suivre les traces de l’empereur sur son dernier lieu d’exil. Dans St. Helena – Kleine Insel, großer Wahn (Ste-Hélène – Petite île, grande folie), l’auteur décrit les derniers jours du « prisonnier d’Europe », isolé dans un petit paradis de l’Océan Atlantique qui fit sombrer Napoléon dans une véritable démence.
L’historien et journaliste Willms s’en prend par ailleurs violemment aux représentations idéalisatrices du Corse, condamne toute « idolâtrie » ou romantisme. Au final, son style facilement abordable donne à son travail une touche particulière, le distinguant de la masse des monographies historiques sur l’empereur. Ainsi, son voyage à Ste-Hélène ressemble à une expédition dans une jungle où passé et présent s’entremêlent, son récit se lit comme une promenade à travers l’histoire vivante d’un lieu, où le temps semble « s’être figé ». C'est pourquoi le livre ne saurait être simplement classé dans la catégorie d’études historiques. Pour autant, ce n’est pas un carnet de voyage superficiel. Willms a davantage écrit un essai, dans lequel il associe un fond historique détaillé à des instantanés pittoresques.
St. Helena est déjà le troisième livre de Johannes Willms sur Napoléon. Auparavant, il a rédigé une vaste biographie du Corse (2005). L’auteur considère son dernier ouvrage comme une sorte d’épilogue à ses travaux précédents. Peut-être Willms réagit-il ainsi aux critiques qui reprochent à ses biographies napoléoniennes de ne contenir ni préface ni postface et comparent son procédé à celui des « romanciers réalistes du XIXème siècle ». C'est du moins ce que déplorait Peter Schöttler dans le numéro de l’hebdomadaire allemand Die Zeit du 17 mars 2005.
En revanche, dans ce nouveau livre, Willms ne risque pas de se voir reprocher les mêmes écueils. St. Helena - Kleine Insel, großer Wahn n’est pas une étude scientifique. L’ouvrage ressemble plutôt à une balade dans un parc vivant d’Histoire. La description des événements et des expériences vécues par l’exilé sur la paisible île de Sainte-Hélène rend compte d’impressions, incite le lecteur à méditer sur les dispositions morales des acteurs historiques et suscitera sûrement un jugement sur le comportement des gouvernements et de leurs représentants de l’époque. L’auteur essaie ainsi d’expliquer l’évolution d’un culte napoléonien tout en le faisant apparaître, par un choix de mots sans équivoque, comme une fausse « théologie ». Cette façon subjective de procéder se différencie par là de l’approche littéraire standard.  |  | |
Pour le lecteur non-francophone, le vocabulaire willmien peut sembler curieux à certains passages. Visiblement, l’auteur s’adonne volontiers aux gallicismes, ce qui dans un usage normal de la langue apparaîtrait comme démodé ou tout au moins déconcertant. Peut-être souhaite-t-il par ce biais conférer à la langue allemande un ton plus aristocratique, voire rendre hommage au vénérable empereur français en s’inspirant de la devise « Noblesse oblige »?
Bien que Willms n’accorde aucune place à l’héroïsation ou à l’entretien du mythe « napoléonologique», il sait aussi se montrer lyrique en un point : « Celui qui cherche à étancher sa soif de patrie dans la nostalgie d’une époque disparue, trouvera ici, dans cet endroit perdu […], entière satisfaction ; à Longwood Old House (demeure de Napoléon à Sainte Hélène), une sensation de simultanéité dans le décalage s’emparera irrémédiablement de lui, une sensation qu’il ne pourra ressentir aussi clairement dans aucune des demeures de Goethe à Francfort-sur-le-Main ou Weimar ».
St. Helena – Kleine Insel, großer Wahn est un ouvrage formidable, qui complète intelligemment les biographies contemporaines de Napoléon. Johannes Willms emmène son lecteur dans un petit paradis oublié des dieux, « au bout du monde ». Un tel lyrisme est pardonné à quelqu'un qui déclare n’avoir « avec l’âge pas complètement perdu le besoin de courir le monde ».
Johannes Willms, St. Helena – Kleine Insel, großer Wahn, Marebuchverlag, 216 pages, relié, avec 2 cartes (ouvrage en allemand), Prix: 18 Euro [D], ISBN 978-3-86648-060-5
Photos:
Napoleon de profzucker, http://www.flickr.com/photos/profzucker/3670847020/
Buchcover: Marebuchverlag
Tombe de Napoleon de spbutterworth, http://www.flickr.com/photos/spbutterworth/4061727426/
A propos de l’auteurJohannes Willms (*1948) a dirigé de 1988 à 1992 la rédaction du magazine culturel Aspekte sur la chaîne télévisuelle allemande ZDF. Par la suite, il a été responsable de la rubrique « Feuilleton » au sein du quotidien Süddeutsche Zeitung. Actuellement, il travaille en tant que correspondant culturel pour le SZ à Paris. Il s’est fait un nom en tant qu’historien à travers ses publications sur l’histoire française et allemande, entre autres ses travaux sur Napoléon. Pour St. Helena – Kleine Insel, großer Wahn (Ste-Hélène – Petite île, grande folie), l’auteur s’est rendu sur l’île isolée au milieu de l’Atlantique Sud. |
Repères chronologiques – Napoléon Bonaparte15.8.1769 : né à Ajaccio, Corse
9.11.1799 : Coup d’Etat de Napoléon du 18 Brumaire an VIII
25.12.1799 : Napoléon est élu Premier Consul pour dix ans.
2.12.1804 : Napoléon s’autoproclame Empereur en présence du pape Pie VII.
2.12.1805 : Les armées napoléoniennes gagnent la bataille d’Austerlitz par laquelle il scelle la suprématie française sur le continent
7.7.1807 : Paix de Tilsit entre la France, la Russie et la Prusse
24.6.1812 : Les troupes françaises franchissent le fleuve de la Memel, début de la campagne de Russie
11.4.1814 : Napoléon capitule après que les troupes alliées se sont emparées de Paris
4.5.1814 : Napoléon part en exil sur l’île d’Elbe
1.3.1815 : en France, règne des 100 jours
18.6.1815 : Bataille de Waterloo
15.10.1815 : Napoléon arrive sur l’île de Ste-Hélène, son dernier domicile
5.5.1821 : meurt à Longwood House, Ste-Hélène |

Au musée, sur les traces de l‘HistoireAnne-Solène Rolland, publié le 01.04.2007
Musée d‘histoire? Quel peut donc être le rapport entre un musée et un cours d‘histoire ? A l‘heure où Paris et Berlin renouvellent les leurs, la question du rôle des musées d‘histoire se pose. En juin 2006 ont été inaugurées les salles d‘expositions permanentes du Deutsches Historisches Museum de Berlin, à Paris ouvre actuellement la Cité nationale de l‘histoire de l‘immigration, et va bientôt ouvrir le nouveau Musée de l‘histoire de France au sein des Archives nationales. Toutes ces institutions présentent au public l‘histoire de leur pays : comment le font-elles? Pourquoi? Y a-t-il des différences entre Paris et Berlin dans la manière d‘exposer l‘histoire?
A la découverte de l‘histoire allemande au Deutsches Historisches Museum Le Deutsches Historisches Museum (DHM) a ouvert en juin 2006 ses salles d‘expositions permanentes. Fondé en 1987, le DHM n‘est devenu réalité que dans les années 2000. Il a d‘abord présenté, depuis 2003, des expositions temporaires. Depuis juin 2006, ses collections permanentes sont donc de nouveau à la disposition du public. Le premier accrochage, intitulé « Deutsche Geschichte in Bildern und Zeugnissen » (Images et témoignages de l‘histoire allemande), nous présente, sur deux étages, un aperçu de l‘histoire allemande, de la préhistoire à la réunification. Dans une scénographie aux couleurs chaudes et qui, parfois, implique le visiteur - invité à découvrir plus d'informations ou d'objets dans des tiroirs, à écouter des discours, regarder des extraits de films, œuvres d‘art, objets du quotidien et documents d‘archives - retracent les grandes étapes de l‘histoire allemande. En flânant à travers les différentes salles, on voit défiler l‘histoire comme dans un manuel d‘histoire, mais en trois dimensions. On y apprend notamment beaucoup sur la construction de la nation et des identités allemandes au cours des siècles, ainsi que sur la place de l‘Allemagne en Europe et dans le monde. Le choix semble avoir été fait d‘exposer des objets faciles d‘accès : maquettes de villes médiévales, peintures de sièges de la guerre de Trente Ans, objets en trois dimensions comme des bustes des grands hommes ou des objets leur ayant appartenu, guident le visiteur dans l‘histoire de l‘Allemagne. Chacun y trouve son compte. Il ne s‘agit pas ici de faire un musée pour les historiens, mais bien de proposer à tous, Allemands et étrangers, une vision concrète de l‘histoire d‘un pays, de ses cultures et de ses habitants.
L‘historien et écrivain allemand Golo Mann (1909 – 1994) disait : « Celui qui ne connaît pas le passé ne maîtrisera pas l‘avenir. » Rendre vivante cette histoire est donc une mission essentielle, que les musées doivent remplir. Le musée, par ses objets, a la particularité de pouvoir rendre l‘histoire visible, palpable. Mais un musée, de même qu‘un historien, ne doit pas se contenter de présenter un déroulé linéaire et purement événementiel de l‘histoire. C‘est ainsi que le DHM, dans son déroulement chronologique, nous pose un certain nombre de questions, et aborde des sujets délicats : les textes sont très clairs sur l‘impérialisme de l‘Empire allemand à la fin du XIXè siècle, n‘hésitent pas à parler du génocide des Herero de Namibie en 1905 et n‘épargnent pas non plus les volontés d‘expansion de Napoléon. Il s‘agit là de nous montrer que l‘histoire n‘est pas seulement constituée de faits, mais surtout de l‘interprétation que l‘on en fait et du point de vue que l‘on adopte. A nous donc d‘aller au-delà du simple fait, et de nous interroger sur son sens, parfois remettre en cause sa vision des choses : le musée d‘histoire ne doit pas éviter les sujets qui fâchent. C‘est exactement ce que souhaite faire le futur Musée de l‘histoire de France de Paris, en ouvrant son parcours sur le thème des temps et des territoires.  |  | |
Au futur Musée de l‘histoire de France : qu‘est-ce donc que la France ? Le Musée de l‘Histoire de France devrait rouvrir ses portes en 2008 ou 2009, au sein des Archives nationales. De même que l‘enseignement de l‘histoire varie des deux côtés du Rhin, le musée parisien proposera une approche de l‘histoire différente de celle du DHM. Ariane James-Sarazin, directrice du Musée de l‘histoire de France explique qu‘il s‘agit de mettre en valeur les documents d‘archives et le travail des historiens plus que de raconter, de manière linéaire, l‘Histoire de France. Une présentation thématique sera donc favorisée. Dans la première section, « temps et territoires », est interrogée la notion d‘identité française ; la deuxième section aborde la question des « mémoires » et des mythologies nationales, autour de figures et d‘objets emblématiques de la France (on y retrouvera notamment Marianne, Jeanne d‘Arc, Vercingétorix vainqueur des Romains, etc.) ; enfin, dans une dernière section, « la fabrique de l‘histoire », est mis en valeur le travail des historiens et l‘importance des sources de l‘histoire.
Cette approche est liée à l‘institution à laquelle appartient ce musée. Il est conçu comme un lieu de mise en valeur des Archives nationales, afin d‘expliquer à un plus large public le rôle et la valeur d‘une telle institution souvent considérée comme poussiéreuse. Ariane James-Sarazin insiste sur le fait que le musée devra montrer que les archives ne sont pas seulement des lieux de conservation de vieux documents, mais qu‘elles ont une place centrale dans la recherche et la connaissance de leur histoire et leur identité françaises. Il s‘agit donc d‘une approche beaucoup plus réflexive de l‘histoire qu‘à Berlin.
Les historiens, sans doute, prendront nettement parti pour cette deuxième approche, qui colle plus à leurs problématiques et à l‘actualité de la recherche. Le DHM, pourront-ils dire (et certains, historiens et journalistes, n‘ont pas hésité à le dire dès son ouverture), présente une approche très banale de l‘histoire, la présentant comme un fait en soi, immuable, peu réactive à l‘actualité de la recherche. Du point de vue du grand public, à l‘inverse, cette approche linéaire paraîtra sans doute plus simple, axée sur la connaissance de l‘histoire. Dans les deux cas la mission est accomplie : sensibiliser le visiteur à sa propre histoire. L‘histoire, vue de France et d‘Allemagne Cette différence d‘approche, cependant, ne peut pas être interprétée comme une vision plus française ou plus allemande de l‘histoire. Il s‘agit bien plus d‘une différence d‘approche entre muséologues, historiens, concepteurs de musées. En revanche, le paysage muséal dans lequel s‘inscrivent ces deux institutions est significativement différent. A Berlin, le DHM est entouré d‘une multitude de musées ou mémoriaux consacrés à l‘un ou l‘autre pan de l‘Histoire allemande. La plupart sont consacrés au XXè siècle, préoccupation tout à fait évidente à Berlin. Qui veut se documenter sur son histoire peut donc le faire sans difficultés dans la capitale allemande. En France, en revanche, longtemps, aucune institution n‘a abordé l‘histoire nationale en tant que telle. Certains musées présentent des pans de l‘Histoire française comme le Musée de l‘Armée à Paris, ou le Mémorial de Caen. Mais aucune institution n‘abordait jusqu‘ici l‘Histoire de France dans son ensemble. Aujourd‘hui, d‘un seul coup, ce manque se comble. Aux côtés du Musée d‘histoire de France ouvre la Cité nationale de l‘histoire de l‘immigration, consacrée à l‘identité française vue sous l‘angle de la diversité.
Que nous dit cette différence sur nos deux pays ? Que l‘Allemagne a un rapport très fort à son histoire, surtout à Berlin, et cherche par tous les moyens à montrer qu‘elle réfléchit à cette histoire douloureuse. Ce qui ne veut pas dire que certains sujets ne soient pas encore délicats à montrer au grand public, comme l‘Histoire de la RDA (qui n‘est souvent que partiellement abordée dans les musées) ou la période difficile du terrorisme de la Rote Armee Fraktion, la fraction armée rouge. Que la France, de son côté, est peut-être moins sensible à son histoire, du moins récente, si ce n‘est lorsqu‘il s‘agit d‘éléments délicats, qu‘elle aborde difficilement. Or, aborder l‘Histoire de France dans un musée c‘est aussi, nécessairement, aborder la colonisation, la guerre d‘Algérie, la collaboration. Ce que ne manqueront pas, peut-on espérer, de faire la Cité nationale de l‘histoire de l‘immigration et le Musée de l‘histoire de France.
(Merci à Mme Ariane James-Sarazin, conservatrice du patrimoine, directrice du Musée de l‘histoire de France des Archives nationales, pour les précieuses informations sur le futur musée.)
Pour en savoir plus :
A Berlin Deutsches Historisches Museum, Unter den Linden 2, 10117 Berlin, www.dhm.de, site très riche (voir notamment la rubrique sur les expositions) Le guide des collections : Deutsche Geschichte in Bilder und Zeugnisse, également disponible en français.
Mémorial des martyrs juifs en Europe : http://www.stiftung-denkmal.de/www.stiftung-denkmal.de
A Paris Musée de l‘histoire de France, 60 rue des Francs-Bourgeois et 87 rue vieille du Temple, dans le 3e arrondissement www.archivesnationales.culture.gouv.fr, rubrique action culturelle et éducation En attendant sa réouverture complète, le musée présente des expositions temporaires sur des aspects de l‘histoire de France ; voir la rubrique « expositions » du site.
www.histoire-immigration.fr, le site de la Cité nationale de l‘histoire de l‘immigration
Photos:
DHM de Mazbln, http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Deutsches_Historisches_Museum.JPG
Musée d'histoire de France de fredpanassac, http://www.flickr.com/photos/10699036@N08/2300140845/
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La « multiperspectivité » de l’HistoireThomas Körbel, traduction Céline Maurice, publié le 15.02.2007
L’histoire en tant que discipline scientifique n’est pas un simple enseignement basé sur des dates et des faits, mais aussi toujours une question de perspective, constamment influencée par des intérêts politiques, économiques et culturels. Comme l’a dit un jour Napoléon Bonaparte, « l'Histoire est un mensonge dont on s’est accommodé. » Derrière cette phrase se cache l’idée que l’Histoire, issue d’un passé souvent marqué par la guerre, englobe toujours le point de vue du vainqueur d’une part et celui du perdant d’autre part. Il n’y a ainsi rien d’étonnant à ce que la perception de l’Histoire et son interprétation soient aussi variées que les nations, qui se sont bâties au fil des siècles.
C’est exactement sur ce point que le Parlement franco-allemand des jeunes s’est engagé lorsqu’il déposa par résolution, dans le cadre des festivités du quarantième anniversaire du Traité de l’Élysée, en 2003, l’idée d’un manuel d’histoire franco-allemand. À ce jour, c’est la seule proposition du Parlement des jeunes qui ait été effectivement réalisée. Le manuel Histoire / Geschichte – L’Europe et le monde depuis 1945 est paru en juillet 2006 des deux côtés du Rhin, respectivement chez Klett et Nathan, et est utilisé en cours depuis la rentrée.
Selon Gérald Chaix, membre de la commission d’experts chargée de la conception du contenu du manuel, quatre dimensions font de ce projet un « livre d’histoire réussi et remarquable » : une dimension politique, une historique, une organisationnelle et une pédago-didactique. Du point de vue politique, ce livre est indubitablement un projet pilote. L’idée date de 2003, lorsque la Commission pour l’éducation du Parlement franco-allemand des jeunes, composée d’une trentaine de collégiens et lycéens, se demanda pourquoi chaque pays présentait l’histoire européenne avec une perspective individuelle. « Quelques-uns d’entre nous étaient élèves d’un lycée franco-allemand », raconte Damaris Braun, qui faisait à l’époque partie du Parlement. « Nous avions toujours un cours intégré, mais jamais un livre adapté. C’était difficile pour les deux côtés », explique-t-elle.
Mais le champ couvert par Histoire/ Geschichte dépasse clairement le cas de quelques écoles franco-allemandes isolées. Un maximum d’élèves doivent profiter de l’approche comparative du manuel. Il est proposé dans les seize länder fédéraux ainsi que dans toutes les écoles de France. Du jamais vu.
Par le passé, il y a déjà eu des tentatives franco-allemandes similaires. Sous la direction du comte lorrain Jean de Pange (1881-1957) et de son collègue historien Fritz Kern, un manuel commun d’enseignement sur les relations franco-allemandes fut prévu. « Après que des problèmes financiers eurent d’abord retardé les plans, le projet fut abandonné en 1933 avec la prise du pouvoir par les national-socialistes », explique le privat-docent Dr. Thomas Raithel de l’institut d’histoire contemporaine à Munich.
Le fait est avant tout qu’au xixe siècle et au début du xxe, la haine et l’animosité régnaient entre la France et l’Allemagne, explique Rudolf von Thadden. Ceci s’explique principalement par la défaite de la France contre l’Allemagne lors de la guerre de 1871. Ce n’est qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les conditions politiques générales ont changé. Après 1945, on ne pouvait cependant pas parler de relations franco-allemandes souveraines, indique le professeur émérite en nouvelle histoire allemande de l’université de Göttingen, il faut plutôt considérer les relations des deux pays imbriquées dans un contexte international. La France et l'Allemagne étaient entourées de vraies forces victorieuses, avant tout les Etats-Unis et l’Union soviétique. C’est dans ce contexte que l’amitié franco-allemande s’est développée.  |  | |
De ce fait, la réalisation de cet ouvrage, consacré à la période de 1945 à nos jours, a été relativement simple. Selon l’historien, « le deuxième tome sera bien plus compliqué parce qu’il y a beaucoup plus de conflits à intégrer ». Dans ce volume, il sera question du XIXe siècle et des deuxgurres mondiales. Von Thadden voit en revanche moins de difficultés pour le dernier volume prévu, qui couvrira la période de l’Antiquité à la Révolution française. « Ces thèmes sont suffisamment éloignés dans le temps pour que l’on puisse en parler objectivement », dit-il.
La même approche pédagogique est valable pour les trois volumes. La conscience de différences culturelles ancrées dans le passé doit être affinée chez les élèves à travers la diversité des points de vue, la comparaison des visions et des approches françaises et allemandes. Ainsi, dans le deuxième volume consacré au xixe siècle, la séparation radicale de l’Eglise et de l’Etat du côté français et le fait que l’Allemagne soit fortement marquée par le bipolarisme confessionnel constitueront un thème important. « Du fait de ces évolutions différentes, toute la discussion sur l’Islam, par exemple, est différente dans les deux pays », explique le professeur. C’est ici que l’importance fondamentale de Histoire/ Geschichte dans les débats actuels sur l’Union européenne devient évidente.
Il n’est pas certain que Histoire / Geschichte devienne un modèle pour d’autres projets d’envergure internationale ou même pour toute l’Europe. Il est sûr que le projet comble une lacune qui semblait jusqu’ici difficile à surmonter. Histoire / Geschichte mène à la conclusion qu’il n’y a, certes, qu’une Histoire, mais plusieurs approches des faits, et peut ainsi établir des liens novateurs pour la compréhension entre deux peuples comme pour l’émergence d’un public européen, dans le sens « habermassien ».
Société / Éducation
Pour en savoir plus :
Jean-Claude Delbreil : Les Catholiques français et les tentatives de rapprochement franco-allemand (1920-1933), Metz, 1972.
Dossier: Gemeinsames Geschichtsbuch dans : Dokumente, Zeitschrift für den deutsch-französischen Dialog, 5e édition, Bonn, octobre 2006.
Lien Internet :
Contribution du livre d’histoire franco-allemand chez les éditions Klett www.histoiregeschichte.com avec un forum d’échange sur le livre.
L'origine du manuel d'histoire franco-allemandIdée : une initiative du Parlement franco-allemand de la jeunesse à l’occasion du 40e anniversaire du pacte d’amitié franco-allemand (traité de l’Élysée).
La direction franco-allemande du projet : Dr. Ilas Körner-Wellershaus, des éditions scolaires Ernst Klett, et Françoise Fougeron, des éditions Nathan.
Éditeurs : Guillaume Le Quintrec, Dr. Peter Geiss
Auteurs : Ludwig Bernlochner, Lars Boesenberg, Michaela Braun, Dr. Peter Geiss, Claus Gigl, Daniel Henri, Enrique Leon, Mathieu Lepetit, Guillaume Le Quintrec, Bénédicte Touchebœuf
Organisation : travail en binômes franco-allemands
Dates de rédaction : la première rencontre des auteurs le 16 avril 2005 à Paris. Chaque binôme a rédigé deux chapitres, chaque chapitre étant écrit par un auteur et corrigé par son partenaire de binôme, qui lui donnait aussi des conseils – et inversement. La première version fut présentée en décembre 2005 à la commission d’experts franco-allemande spécialement créée pour le projet.
Publication : 10 juillet 2006.
Groupe cible : les élèves de Gymnasium de niveau supérieur (de la 11eà la 13e) en Allemagne et les classes de terminale du côté français.
Tirage : le premier tirage, vite épuisé, fut de 30 000 exemplaires du côté allemand et de 20 000 du côté français ; le deuxième tirage est en vente depuis décembre 2006.
Prix : 25 euros en Allemagne, 26 euros en France – disponible en librairie.
Photos: Ernst Klett Schulbuchverlag |

À l’origine était le fromageThomas Körbel, traduction Mélanie Julien, publié le 01.01.2007
Jour de fondation : le 2 avril 1970, un gros orage passe sur la commune de Rosendahl en Westphalie. Une pluie de neige bruineuse cingle les champs. Malgré le mauvais temps, un petit groupe d’hommes se dirige vers un grand champ, parmi eux se trouvent quatre Français : un maire, un représentant de fromagerie et deux moines de l’ordre des Trappistes. Rien de particulier ne semble les y attendre, pourtant les membres de la troupe avancent avec recueillement vers un lieu qui doit les unir. Le maire de Rosendahl, Alfons Hullermann, tend à cet instant la main à l’abbé français Alain Christiaen et lui dit : « Vos Pères ont parcouru chacune des rues de ces villages, sachez-le, vous êtes ici chez vous. ». « Le souvenir de Rosendahl est toujours demeuré vivace en mon monastère », répond l’Abbé Christiaen au geste d’amitié du maire. « Dans le langage monastique, nous disons que l’Abbaye du Port-du-Salut est fille de celle de Rosendahl. Par la réunion amicale d’Entrammes et de Rosendahl, nous devenons frères. Voici une bien grande famille, ne trouvez-vous pas ? » Et c’est ensemble qu’ils fondent en ce jour orageux de 1970, le jumelage de deux villes : Rosendahl en Westphalie et Entrammes, ville située dans la région des Pays de la Loire. De nos jours, 36 ans plus tard et grâce à ce jumelage, des centaines de Français et d’Allemands se rencontrent chaque année et de nombreux échanges entre jeunes ont eu lieu. La particularité de ce jumelage de 1970 est que contrairement aux autres accords entre villes allemandes et françaises, celui-ci n’est pas limité à une coopération officielle. C’est également, d’après une déclaration datant de 1973 de Robert Clément, directeur de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, le premier jumelage basé sur une union historique qui remonte de plus à déjà plusieurs siècles.
Mais comment tout cela a-t-il commencé ? Et quel rôle jouent les moines français et le fromage dans cette histoire ? C’est avant tout grâce à l’engagement et aux recherches historiques d’un instituteur du village de Rosendahl, Franz Allkemper, que ce jumelage a pu se faire. À l’origine de ce voyage dans le passé, un article paru en 1968 dans le Käseblatt (journal des fromages), qui comme son nom l’indique a pour sujet les fromages ; cet article retint l’attention de Franz Allkemper, car on y évoquait les origines de la recette d’un fromage français très apprécié à Rosendahl : le Port Salut. L’instituteur, en quête d’informations, se lança sur les traces de ce fromage, ce qui le mena 216 années en arrière, au cœur du tumulte de la Révolution Française, à l’histoire de l’ordre de moines catholiques, les Trappistes, appelés aujourd’hui Ordre Cistercien de la Stricte Observance (OCSO). Cet ordre français qui s’installa à Rosendahl et y apporta le fromage Port Salut incarne le lien historique entre les deux communes, qui mena au jumelage actuel franco-allemand entre les deux villes.
C’est vraisemblablement un paysage similaire à celui que l’abbé Christiaen découvrit en 1970 dans la scène décrite plus haut - une grande prairie parsemée de quelques arbres sur un terrain vallonné - que ses prédécesseurs aperçurent pour la première fois 200 ans auparavant. C’est là que trois Trappistes bâtirent un monastère, sous la direction d’Eugène Bonhomme de Laprade. Ils le nommèrent Maison-Dieu de Notre Dame de la Trappe de l’Eternité – bâti pour l’éternité après des années d’errance et de fuite. Ce fut la toute première implantation d’un ordre français en Allemagne. Mais par quels chemins sinueux le moine Laprade et sa suite arrivèrent-ils en Westphalie ?  |  | |
Le 19 février 1790, un an après la Révolution, est un jour fatidique pour la spiritualité française. Par décret, l’Assemblée Nationale française interdit les vœux perpétuels. « Ce fut la fin des ordres religieux dans la France révolutionnaire, les habitants des monastères durent être sécularisés », explique Gérard Dubois, archiviste du OSCO. Près de 70 000 membres du clergé doivent prendre la fuite. Les membres du monastère de La Trappe en Normandie n’échappent pas à la règle. Le maître des novices Augustin de Lestrange sent venir le danger et reçoit en 1791 l’autorisation de chercher asile accompagné de 24 moines – pas un de plus – dans le monastère de La Valsainte dans le canton de Fribourg en Suisse. La nouvelle d’une terre d’accueil sûre se répand rapidement, la commune se développe et le seul moyen de rassurer les autorités suisses est de fonder de nouvelles communautés à l’étranger. En août, Lestrange envoie trois moines au Canada parmi lesquels se trouve Eugène de Laprade. Ils n’atteindront jamais le Canada. À la place, ils fondent en 1794 près de Westmalle le premier monastère trappiste en Flandres. « Mais ils ne purent y rester que trois semaines », raconte l’archiviste du OCSO Gérard Dubois. Alors que les troupes françaises avancent en Belgique, ils s’enfuient en Westphalie, où le baron Adolf Heidenreich Droste zu Vischering leur offre de quoi pouvoir s’établir à Rosendahl.
Le monastère croît et prospère. Lestrange, qui en a avec son monastère suisse La Valsainte la tutelle, y gagne une référence et une source de revenus grâce à la fabrication de fromage par les moines de Rosendahl, ainsi que par la création d’un internat. La classe politique et le peuple tolérèrent, même si c’est sans grand enthousiasme, le monastère de Rosendahl tout au long de ces années, « en grande partie grâce au travaux d’enseignement des Trappistes », explique Wilhelm Knoll, un spécialiste de la région en histoire monastique. Laprade, devenu officiellement abbé du monastère de Rosendahl en 1808, le dirige à la fois avec esprit et cœur. « D’une bonté sans précédent, il ne vivait que pour ses moines, qu’il aimait avec la tendresse d’une mère », le décrit Le Baron Ferdinand de Géramb, un noble français également moine, qui passa quelques mois à Rosendahl au cours de l’année 1815.
Mais tous les trappistes ne sont pas aussi chanceux que ceux de Rosendahl. Alors qu’en janvier 1798, les troupes françaises envahissent la Suisse, La Valsainte n’est plus un lieu de refuge sûr. Lestrange s’enfuit avec 254 hommes à travers l’Europe, jusqu'à ce qu’il trouve un nouveau lieu d’asile en Russie. Mais sous la pression de Napoléon, le Tsar Paul 1er les expulse un an plus tard, et la recherche d’un lieu sûr recommence. Enfin, un groupe de sœurs trouve refuge auprès de leurs frères de l’ordre des Cisterciens à Rosendahl. Un couvent de religieuses est créé : la Maison-Dieu de Notre Dame de la Miséricorde et Rosendahl continue de s’agrandir.  |  | |
La chance leur sourit pendant quelques années. Mais le tournant arrive avec la chute de Napoléon en 1815. Leur souhait de pouvoir à nouveau vivre et pratiquer librement leur croyance en France est exaucé, et ils quittent Rosendahl. La ville de Laval offre à Laprade la possibilité de réfonder un ancien prieuré non loin du village d’Entrammes, sur les rives de la Mayenne. Le 21 février 1815, neuf moines dirigés par Bernard de Girmond, un ami de Laprade s’installent dans le premier monastère sur le sol français depuis la Révolution et le nomment Maison-Dieu de Notre Dame de Port-du-Salut. Depuis lors, les moines vivent et travaillent à Entrammes, et de leur passé en Westphalie, ils ont conservé le souvenir ainsi qu’une recette de fromage, celle du célèbre Port Salut, le fromage créé par les Trappistes. Le monastère de Rosendahl fut rendu à son donateur, qui malheureusement le détruisit en 1825.
« L’histoire nous apprend que seulement quelques mois après leur départ, les habitants de Rosendahl avaient déjà occulté de leurs esprits la présence des Trappistes » explique Knoll, du bureau du cadastre de la commune de Coesfeld en Westphalie. Et 160 ans plus tard, plus personne ne pense à ce chapitre du passé. C’est uniquement avec l’article paru dans le Käseblatt, que le souvenir ressurgit. Les efforts de l’instituteur Franz Allkemper portèrent finalement leurs fruits et peu de temps plus tard la délégation d’Entrammes se tenait sur le lieu où notre histoire commence, en ce jour froid et pluvieux. Le 4 octobre 1970, l’accord de partenariat fut signé à Rosendahl dans le château de la famille Droste zu Vischering. L’année dernière en 2005, à l’occasion des 35 ans d’anniversaire du jumelage, des habitants de Rosendahl pénétrèrent pour la première fois depuis la signature de l’accord, dans le monastère de Port-du-Salut, dans la ville d’Entrammes, là où sommeillent les origines historiques de l’union des deux villes.
Bibliographie / pour en savoir plus :
Comité du Jumelage Entrammes. Histoire de 30 ans de jumelage. Entrammes, 2001
Garwers. Chronik der Gemeinde Darfeld. Coesfeld, 1982. Pages 180 et suivantes
Knoll, Wilhelm. "Zur Geschichte der Darfelder Trappistenklöster". dans : Geschichtsblätter des Kreises Coesfeld 7. 1982. Pages 55 et suivantes
Laffay, A.-H. Dom Augustin de Lestrange et l'avenir du monachisme. Cerf, 1998
Monasticon Westfaliae (Westfälisches Klosterbuch), Volume I.1988
www.ocso.org
www.portdusalut.com
www.abbaye-coudre.com
www.abbayes.net
www.rosentrammes.fr
Les trappistesL’ordre des trappistes naquit au cours du XVIIe siècle lors de la réforme de l’ordre des cisterciens. Cette réforme débuta dans le monastère cistercien La Trappe en Normandie. Armand Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé de La Trappe depuis le 14 juillet 1664, accéléra le mouvement réformiste perpétuant la nécessité de la pénitence. Les principes de base selon Rancé étaient l’abnégation, l’humilité et l’ascèse, qui se manifestaient par l’abstinence, le silence, le travail et le refus d’études scientifiques. D’autres monastères reprirent ces règles.
En 1791, alors que les moines fuirent la Révolution Française en direction de la Suisse, sous la direction du maître des novices Augustin de Lestrange, les règles de Rancé se répandirent dans le reste de l’Europe. Lestrange lui-même reprit le mouvement réformiste lors de son exil en Suisse dans le monastère de la Valsainte et publia en 1794 le Règlement de la Valsainte qui décrivait le mode de vie des moines à la Valsainte. Avec la création de nouveaux monastères et la fuite à travers l’Europe au début du XIXe siècle, le règlement de Lestrange se répandit également.
En 1847, le Pape Pie IX divisa les cisterciens réformés en deux congrégations : l’une d’entre elles suivit les règles de Rancé et l’autre les principes de Lestrange. En 1892, le Pape Léon XIII regroupa les deux congrégations en un seul ordre, l’ordre des Cisterciens reformés. Depuis 1903, le nom officiel est l’Ordre des Cisterciens de la Stricte Observance (OCSO en latin Ordo Cisterciensis Strictioris Observantiae). Dans le langage populaire, ils sont cependant toujours appelés les Trappistes, en souvenir du monastère de La Trappe, là où tout commença.
L’ordre compte aujourd’hui 2248 frères et 1758 soeurs dans 173 monastères et couvents. Leur habit monastique se compose d’une robe blanche avec une ceinture en cuir et d’une soutane noire ainsi qu’un froc blanc. |
Table ChronologiqueFin du XVIIe siècle Une branche réformée de l’ordre des Cisterciens est créée sous la direction d’Armand Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé de l’Abbaye La Trappe en Normandie
19.2.1790 L’Assemblée Nationale émet un décret interdisant les vœux solennels
Mai 1791 Augustin de Lestrange trouve asile à La Trappe, accompagné de 24 moines
1.6.1791 Arrivée des 24 moines dans l’ancienne Abbaye chartreuse La Valsainte en Suisse
Août 1793 Départ de 3 moines de la Valsainte pour une fondation nouvelle au Canada, parmi eux se trouve Eugène Bonhomme de Laprade
6.6.1794 Création de Notre Dame de Sacré Cœur de Jésus près de Westmalle, en Flandres
26.6.1794 Invasion des troupes françaises en Belgique et fuite des Trappistes
16.10.1795 Création de la première Abbaye trappiste en Allemagne à Rosendahl, Westphalie
Janvier 1798 Entrée des troupes françaises en Suisse ; les Trappistes quittent La Valsainte en direction de la Russie
Mars 1800 Le Tsar Paul 1er les expulse de leur lieu de refuge. Fuite vers l’Amérique et Rosendahl
28.12.1800 Création de la Maison-Dieu de Notre Dame de la Miséricorde à Rosendahl
6.6.1806 Laprade devient abbé de du monastère de Rosendahl, fondé officiellement par les partisans de la Valsainte le 21 août 1808
24.7.1811 Abolition de tous les monastères trappistes dans le territoire dominé par Napoléon
1813 Région de Münster libérée de la domination française ; retour bref de Laprade
21.2.1815 Laprade crée à Entrammes le premier monastère en France depuis la fin de la Révolution
16.6.1816 Décès de Laprade
1816 Création du couvent St. Catherine à Laval par les religieuses de Rosendahl . Appellation actuelle : Abbaye de la Coudre
1825 Destruction de l’ancienne Abbaye à Darfeld
Jusqu’en juillet 2005 Le fromage Port Salut devient très populaire et est fabriqué dans la fromagerie du monastère sur les bords de la Mayenne
Depuis1903 Changement de nom en Ordre des Cisterciens de la stricte observance
Photos: Thomas Körbel, Achive de la Commune de Rosendahl |

L’église Notre-Dame de Dresde rouvre ses portesCharlotte Noblet, publié le 01.11.2005
Après treize ans de reconstruction, l'édifice religieux largement détruit lors de l'incendie de février 1945 a retrouvé sa silhouette d'antan et appelle à la paix et au pardon.
Quelques 100 000 visiteurs étaient là dimanche 30 octobre 2005 pour assister à la réouverture du temple protestant le plus important d’Allemagne. Accueillis par les joueurs de Radeberg soufflant dans leurs instruments du haut de la coupole, ils se sont rassemblés dès l’aube autour de l’église Notre Dame de Dresde, sur la place du marché encore en chantier. « Nous avons suivi les travaux de reconstruction depuis leurs débuts et voulions absolument être présents pour la consécration de l’église », commente une famille de Français, venue expressément de Strasbourg. « Nous avons réservé nos chambres un an à l’avance. C’était toute une organisation ! », précise la mère de famille.  |  | |
Les uns sont venus pardonner aux responsables du bombardement de Dresde qui, dans la nuit du 13 au 14 février 1945, transforma la vieille ville en un champ de ruines. Les autres sont venus remercier les acteurs de la reconstruction de ce chef-d’œuvre de l’architecture baroque. Ensemble, ils ont assisté à la messe de consécration, la plupart par écrans de retransmission, l’église ne pouvant recevoir que 1700 privilégiés. « Il y avait de nombreuses personnalités, mais l’ambiance était avant tout au recueillement », confie une Bavaroise à la sortie de l’église. « Je suis heureuse d’être là, car je ne pense pas avoir de nouveau l’occasion d’assister à la consécration d’une pareille église », ajoute la jeune femme. Chanceuse, elle avait obtenu une de ces places tant convoitées via la loterie organisée à l’intention des donateurs pour la reconstruction.
Après les cérémonies, un petit air de gospel est venu revigorer la foule quelque peu engourdie par le froid et l’émotion, alors que les paroles du président allemand résonnaient encore dans les esprits : « L'Allemagne de l'Est n'avait-elle pas plutôt besoin de routes, de toits et d'usines plutôt que d'une église coûteuse? Pourtant un groupe d'habitants de Dresde s'est dit que la ville avait besoin de plus que cela. Et aujourd'hui nous pouvons dire que ces gens avaient raison », a souligné Horst Köhler.  |  | |
Ce n’est en effet qu’après treize ans de reconstruction que l’église de Dresde a pu retrouver sa silhouette d’antan. Conservée pendant près de quarante ans à l’état de ruines en souvenir de la « nuit de feu », elle devint dans les années 80 un symbole de résistance au régime de RDA. A la réunification, le destin des quelque 20 000 mètres cubes de ruines fut remis en question : devait-on les faire disparaître ? Une poignée d’habitants de Dresde s’y opposa fermement. C’est ainsi qu’en 1990, l’un d’entre eux, le trompettiste virtuose Ludwig Güttler, lança « l’appel de Dresde », la première initiative demandant ouvertement la reconstruction de l'église de Dresde.
Une folle aventure commençait : il fallait réunir les fonds nécessaires à la reconstruction. L’imagination ne manqua pas. Personne n’a oublié les « foulards aux roses » de madame Biedenkopf, l’épouse du ministre-président CDU de la Saxe de 1990 à 2002. En souvenir des roses plantées sur les ruines pour les embellir ou en interdire l’accès, madame Biedenkopf propose ses « foulards aux roses » lors de chaque manifestation de la CDU. Depuis 1997, elle a ainsi récolté 1,3 million d’euros, soit près d’un pourcent des 130 millions d’euros de dons privés investis dans la reconstruction du bâtiment. Au total, 180 millions d’euros auront été nécessaires, dont seulement un tiers fut assuré par des subventions publiques. La reconstruction de l’église de Dresde repose donc avant tout sur des initiatives citoyennes.
« C’est impressionnant de penser que cet édifice monumental est issu de la volonté de bénévoles », s’exclame la grand-mère de la famille strasbourgeoise. « Quand on sait qu’ils n’étaient même pas sûrs de pouvoir mener les travaux jusqu’au bout en posant la première pierre, rien ne semble plus impossible ! » Une exposition du musée de la ville de Dresde revient sur les différentes étapes de l’existence de l’église Notre Dame de Dresde. On y apprend entre autres que selon les plans initiaux (1726), la coupole aurait dû être en bois et non en pierre, l’architecte responsable des travaux George Bähr étant charpentier de formation. Par mesure d’économie, ce dernier préféra toutefois recourir au grès, pierre régionale alors peu coûteuse. Les travaux furent achevés en 1743, exauçant les vœux de l’architecte décédé cinq ans auparavant : Notre Dame de Dresde semblait faite d’un seul bloc de pierre, des fondements jusqu’au sommet.
Le peintre Canaletto immortalisa sa silhouette quelques années plus tard. On fit d’ailleurs entre autres appel à ses œuvres pour reconstruire l’église le plus fidèlement possible. Des simulations du bombardement de février 1945 ont également permis d’identifier la place originelle de nombreuses pierres présentes dans les éboulements. Plusieurs pierres du premier édifice ont ainsi pu être réincorporées dans la nouvelle façade et l'autel, permettant au monument de garder ses cicatrices de guerre. On dit même qu’un pan de mur pencherait, rappelant le bombardement de 1945.  |  | |
Les visiteurs ne se contentent pas d’admirer l’extérieur du bâtiment, ils veulent également en découvrir les décors intérieurs. « En juin 2004, la pose de la croix offerte par les Britanniques en haut du clocher fut un grand moment d’émotion. C’était déjà un appel au pardon et à la réconciliation », déclare une bénévole de la Fondation pour la reconstruction. Depuis une heure et demie, la septuagénaire fait la queue pour découvrir l’intérieur de l’église. Plus de 400 personnes entrent toutes les vingt minutes, mais la demande est forte. « J’espère pouvoir entrer avant la messe œcuménique à laquelle participe notamment l’évêque de Coventry, la ville britannique jumelée avec Dresde. » Et d’ajouter : « Pour moi, tout ça, c’est important, ça me permet de tourner la page. »
La famille de Strasbourg a quant à elle décidé de tenter sa chance de nuit, après un concert à l’opéra Semper. « Nous aurions bien assisté au concert d’orgue donné dans l’église le soir de la consécration, mais toutes les places étaient déjà réservées depuis longtemps », raconte la mère de famille. « Ça aurait été l’occasion d’entendre le nouvel orgue alsacien tant décrié par les habitants de Dresde, dont beaucoup auraient préféré un équivalent de l’ancien orgue Silbermann », renchérit le père de famille. Comme beaucoup de visiteurs ayant fait le déplacement pour les cérémonies, la famille déambule dans les rues de la ville surnommée « la Florence de l’Elbe », appréciant l’ouverture des commerces le dimanche, chose rare en Allemagne. « Le nombre de chantiers est important. Nous espérons que la ville de Dresde sera prête pour fêter ses 800 ans l’année prochaine », commente la grand-mère. Et d’être de nouveau de la partie ne lui déplairait pas non plus. 
Résistance en exil – Les résistants allemands en France pendant la Seconde Guerre mondialePauline Grison,publié en juin 2005
Après une longue période d'occultation, la Résistance allemande au IIIème Reich a depuis quelques années sa place dans l'historiographie de la Deuxième Guerre Mondiale. Pourtant, les actes de résistance des citoyens allemands en exil, et plus particulièrement en France, restent peu connus.
En cette année de commémorations, de multiples documentaires, reportages ou émissions spéciales sur la Seconde Guerre Mondiale fleurissent à nouveau sur les ondes. Comme toujours, l'image est sélective et le discours figé. Le devoir de mémoire ne prétend certes pas à l'exhaustivité, telle n'est pas sa nature. Mais un travail de mémoire en revanche pourrait contribuer à éclaircir quelques aspects de cette guerre rarement évoqués dans nos manuels d'histoire. Tel le destin de ces Allemands qui s’engagèrent dans la Résistance française par exemple.
La diversité des actions menées par les émigrés allemands de 1939 à 1944 n'est en effet pas négligeable : engagement militaire aux côtés des résistants français, propagande anti-nazie à travers des revues ou associations littéraires, formation de groupements politiques alternatifs au IIIème Reich. Dès 1933 nombre d'intellectuels, écrivains et artistes allemands choisissent la France comme terre de leur exil forcé. La défense du patrimoine culturel de l'Allemagne et des valeurs bafouées par le régime nazi est l'élément fédérateur qui permet la réunion de personnalités d'horizons aussi différents que Heinrich Mann, Lion Feuchtwanger ou Anna Seghers.
Deux organisations phares, l'Association de protection des écrivains allemands (Schutzverband deutscher Schriftsteller) et l'Union libre des artistes (Freier Künstlerbund), entreprennent des actions d'information auprès de la population française : création d'une Bibliothèque allemande des livres brûlés (Deutsche Freiheitsbibliothek) rassemblant les ouvrages brûlés lors de l'autodafé du 10 mai 1933, présentation à Paris d'une exposition sur le IIIème Reich, diffusion de tracts et de brochures antifascistes, mise en scène de pièces de théâtre interdites en Allemagne.
Les émigrés politiques, du parti communiste et du parti social-démocrate allemands notamment, tentent, eux, d'organiser à distance la résistance intérieure, s'adressant à leurs concitoyens restés en Allemagne par l'intermédiaire de Tarnschriften, ces imprimés à la couverture anodine qui recèlent en fait des appels à la révolte ainsi que de précieuses informations sur la politique du Reich.
Le combat intellectuel et politique pour la renaissance d'une Allemagne libérée de l'emprise national-socialiste s’amplifie pendant la guerre, à l'image d’Heinrich Mann qui écrit en septembre 1939 : « Mon humiliation est entière d’avoir manqué mon but, et celui de l’opposition agissante, qui était de renverser Hitler avant qu'il put déclencher sa guerre. (…) Aussi me suis-je déclaré prêt à intensifier mon activité, au service de la propagande française ». Le mouvement antifasciste des émigrés allemands en France devient ainsi Résistance.  |  | |
La déclaration de guerre bouleverse en effet la situation des émigrés allemands, devenus suspects car « citoyens d’un pays ennemi ». Tandis que les arrestations et internements d’Allemands dans des camps français s'intensifient, leur lutte ne faiblit pas. Les réseaux clandestins se créent, les actions se multiplient. La maîtrise de la langue de l'occupant rend particulièrement précieux l'engagement des Allemands dans des activités de renseignement et de propagande. En 1940 des émigrés politiques créent le Travail allemand (TA), organisation qui effectue des missions d'espionnage pour la Résistance française et de propagande anti-hitlérienne au sein de troupes d'occupation. Le C.A.L.P.O., Comité Allemagne Libre pour l’Ouest, fondé en 1943 par des émigrés de tous horizons politiques, met en place un véritable appareil subversif au sein des troupes du Reich, grâce à l'édition de tracts et de brochures clandestins informant les soldats sur les réelles volontés d’Hitler et les incitant à s'engager pour la libération de la patrie. « Français, passez ce tract à un soldat allemand », voilà ce que l'on pouvait lire à la deuxième page de l'imprimé clandestin Der Führer spricht.  |  | |
Pour échapper aux rafles de la police française, les émigrés allemands sont quelques milliers à prendre le chemin du maquis, s'engageant ainsi sur la voie de la résistance armée. Les premiers groupes de maquisards dans les Cévennes sont même composés exclusivement d'Allemands, les Français ne les rejoignant que lorsque le Service du travail obligatoire (le S.T.O.) entre en vigueur en 1942, les contraignant à la fuite. Ils apprennent alors à lutter ensemble, l'expérience des Allemands ayant déjà pour la plupart combattu lors de la guerre d’Espagne profitant à de jeunes paysans français moins habiles au combat. Le rôle des Allemands dans le maquis fut capital, de même qu'au sein de l'organisation clandestine des Francs-Tireurs Partisans – Main d’Oeuvre Immigrée (F.T.P.-M.O.I.). Avec d'autres résistants étrangers, ils y multiplièrent les actions de sabotage, pillages de munitions ou attentats contre la Wehrmacht.
Il faut s'imaginer un court instant la situation de ces hommes considérés comme des ennemis ici, comme des traîtres là-bas. Si les Français peuvent espérer survivre en cas d’arrestation, les Allemands n'ont, eux, aucun espoir. Tous connaissent le sort réservé aux traîtres de la patrie. Si les Français combattent pour libérer leur pays, les Allemands luttent, eux, contre le leur. A Nîmes, ce sont trois Allemands ayant combattu dans le maquis des Cévennes qui ont marché en tête du défilé à l'occasion de la libération de la ville en 1944. Le C.A.L.P.O. fut reconnu au printemps 1944 comme organisation de la Résistance française. A juste titre, car si le nombre est moindre, le symbole est grand.
Dans une histoire nationale, place est rarement faite aux actes valeureux de citoyens étrangers.
Reconnaître enfin l'histoire de ces Allemands qui ont lutté depuis la France pour sauver leur propre patrie, mais aussi celle des Autrichiens, Italiens, Espagnols ou Polonais qui se sont engagés dans la Résistance française, serait dépasser les normes de l'histoire nationale en s'engageant enfin sur la voie de la construction d’une mémoire européenne. On ne peut que l'encourager.
Pour en savoir plus Badia G., Joly J-B et alii, Les bannis de Hitler, accueil et lutte des exilés allemands en France, 1933–1939, Presses universitaires de Vincennes et Etudes et Documentation Internationales, Paris, 1984. ISBN : 2-85139074-0. Grandjonc J., Grundtner T., Zone d'ombre (1933–1944), Editions Alinéa, Aix-en-Provence, 1990. ISBN : 2-90463193-3. Joutard P., Marcot F. (dir.), Les étrangers dans la Résistance en France, catalogue de l'exposition du Musée de la Résistance et de la déportation, 1992. ISBN : 2-906778-01-X. Gedenkstätte Deutscher Widerstand: www.gdw-berlin.de, http://resistanceallemande.online.fr
Photo: Août 1944, ambiance de la Libération, collection André Gandner, Mémorial Leclerc/Musée Jean Moulin, Ville de Paris, www.v1.paris.fr/musees Photos: Défilé à Nîmes, imprimé Der Führer spricht: Autorisation par Gedenkstätte Deutscher Widerstand: www.gdw-berlin.de Cette article en PDF dans les deux langues Exil.pdf, (AdobeReader » télécharger)
La résistance en siglesF.T.P.-M.O.I : Francs-Tireurs Partisans – Main d’œuvre Immigrée, organisation clandestine née en 1941 essentiellement composée de sympathisants communistes d'Europe centrale ; activité dans la Résistance Française, notamment des actions de sabotages
TA : Travail Allemand, organisation regroupant des Allemands et des Autrichiens de tous horizons politiques ayant comme méthode d'action principale l'activité clandestine au sein des troupes allemandes
C.A.L.P.O. : Comité Allemagne Libre pour l’Ouest, créé dans le sillon du Comité National de l’Allemagne Libre à Moscou en 1943 ; surtout diffusion de bulletins, journaux et tracts clandestins, après la guerre participation à la rééducation politique dans les camps de prisonniers de guerre allemands. |

« J'avais décidé d'être là pour ceux qui m'étaient confiés »Interview de Johanna Heinen, traduction de Caroline Bauer
Le Dr. phil. Walter Dietsch, aujourd'hui âgé de quatre-vingt-quatorze ans, est un homme qui respire la joie de vivre. Un petit sourire se dessine en permanence sur son visage ridé. Malgré son grand âge, il reste toujours très actif à la paroisse St. Pierre de Brême, dans laquelle il a travaillé durant trente-cinq années en tant que pasteur de la cathédrale. De surcroît, il a le don d’enthousiasmer son entourage par son art de s'exprimer. Pourtant, la vie ne fut pas toujours facile pour lui. Il a notamment vécu l'horreur du régime nazi alors qu'il exerçait la fonction de pasteur. A mesure qu'il raconte ses souvenirs, son visage s'assombrit et il devient pensif. Pourtant, il lui importe tout particulièrement de rapporter le passé, car il est un des derniers survivants de sa génération.
M. Dietsch, il est très difficile pour les jeunes gens de s'imaginer la vie sous le régime national-socialiste. Jusqu'à quel point une critique ouverte, ou même une résistance, étaient-elles possibles ?
Durant deux ans, je fus moi-même, à la cathédrale, observé chaque dimanche par la Gestapo, qui suivait de près mes sermons et prenait des notes. « Exprimer des critiques » était en réalité extrêmement délicat, car cela pouvait vous coûter la vie. Ainsi une de mes connaissances était assise dans un bistrot, lorsqu'un homme de la SA entra et salua d'un « Heil Hitler ». Au lieu de rendre le salut, il dit : « Mais il est malade, ou quoi ? » . Le lendemain, on l'envoyait dans un camp de travail où il fut fusillé quelques mois plus tard. Pour une petite blague…ça faisait déjà très peur… Juste avant d'aller au bistrot, il était encore à mes côtés pour discuter du baptême de son enfant. Je pris cet incident pour un avertissement. J'avais donc le choix entre exprimer ouvertement mon opinion et avec ça disparaître dans un camp de travail ou de concentration quelconques, sans avoir pu réaliser quoi que ce soit par cet acte de franchise, ou rester présent pour les gens qui m'étaient confiés. Ce fut la décision que je pris. Heureusement je ne fus pas obligé de me prononcer en faveur du régime nazi lors de mes sermons.
Saviez-vous quelque chose des crimes commis à l'encontre de vos concitoyens juifs ?
Chacun savait qu'il y avait des crimes commis car tout ce qui était juif était refusé et combattu. La littérature juive fut brûlée publiquement et les magasins juifs, pillés. Ainsi, pour donner un exemple concret, après la nuit de cristal en novembre 1938, les habitants d'une maison de retraite juive de mon ancienne paroisse, dans la banlieue de Brême, furent tirés de leurs lits, traînés hors de leurs chambres par des SS, et conduits, à peine vêtus, dans la prison de la ville. Ma femme, qui croisa dans la rue ce cortège inhumain, donna prématurément naissance à notre enfant, suite au choc. C'est avec bien du mal que notre fils a pu survire. Les juifs de Brême furent furent tous arrêtés les uns après les autres et déportés dans des camps de travail.
En discutant avec un jeune officier SS de la préparation de son mariage, j'essayai innocemment de lui demander ce qui se passait là-bas. Je dus me contenter d'une maigre réponse : les juifs y travaillaient, les repas y étaient certes vraiment frugaux, mais à part ça ils allaient plutôt bien… Il n'y avait donc pas beaucoup de possibilités d'obtenir des éléments concrets. Sinon, contre qui était dirigé le régime nazi ?
Les malades mentaux étaient également en danger, car ils étaient considérés comme « indigne de vivre ». Un membre de ma paroisse m’empruntait assez régulièrement des livres après l'office. Après une absence prolongée et quand son frère me pria d'effectuer des recherches, j'allai à l'hôpital psychiatrique, dans lequel il avait été conduit. Une infirmière que je connaissais me rapporta que chaque semaine plusieurs patients étaient transportés dans une clinique qui se trouvait dans les monts des Géants. Après que je lui eus promis de garder le silence, elle me précisa qu'on pouvait craindre pour leur vie. On pouvait également constater que des avis de décès de personnes transportées dans cette région montagneuse paraissaient régulièrement dans le quotidien de Brême ; les causes de décès mentionnées étaient toujours les mêmes : infarctus, pneumonie… C'était dans les années 40 et 41. Bien évidemment, je n'ai jamais revu cette personne.
À partir de quand avez-vous pris connaissance de l'ampleur du crime ?
Ce n'est qu'entre Noël et la Saint Silvestre 1944, c'est-à-dire cinq mois avant la fin de la guerre, que j'appris explicitement l'exécution – souvent sans jugement – des juifs, des tsiganes, ou bien simplement d'opposants allemands au régime nazi. Tous les jours, je devais célébrer des funérailles à huit heures du matin au crématorium local, car à cette heure-là, le risque d'une alerte à l’attaque aérienne était très faible. Chaque jour, à l'aube, il y avait devant le bâtiment, un camion dont on déchargeait plusieurs cercueils qui repartaient vides. Le troisième jour, je rencontrai un collaborateur de la maison d'arrêt que je connaissais, je lui demandai alors de quoi il s'agissait exactement : sous le sceau du secret, il me raconta que chaque jour quinze prisonniers politiques étaient fusillés. C'est donc quatre mois avant la fin de la guerre que je prenais pour la première fois conscience de l'ampleur des crimes commis par le régime national-socialiste.
Trouvez-vous important que ma génération cherche à dialoguer avec la vôtre afin de pouvoir comprendre les évènements de cette époque ?
Ma génération, c'est-à-dire la génération des témoins, est en train de s'éteindre. C’est pour cette raison qu'il est extrêmement important que les générations parlent entre elles autant que possible. Mais, de par mon expérience, je peux dire qu'il est difficile de converser avec les jeunes adultes d'aujourd’hui, cela suppose beaucoup de patience et une attention dépourvue de tout préjugé.
Avez-vous jamais pensé, du temps du régime nazi ou après la fin de la guerre, à quitter l'Allemagne ?
Un berger n'abandonne pas son troupeau. 
La germanophobie à Paris et la Première Guerre Mondiale : lorsque les noms des stations de métro furent changés …Delphine Cheveau-Richon, publié en mars 2005
Si vous habitez Paris, votre adresse est peut-être rue Goethe, Beethoven, Bach, Leibnitz (écrit avec un t), Henri (à la française) Heine, Thomas Mann … Les plus grands artistes allemands sont ainsi honorés dans la toponymie parisienne. Mais si l'on recherche des noms de rues ou de stations de métro rendant hommage aux villes allemandes, voire au nom de notre voisin, tout devient beaucoup plus difficile.
On trouvera bien une place d'Iéna, mais elle commémore la victoire napoléonienne de 1806 sur … les Prussiens. C'est la même chose pour les stations de métro. Le nom à consonance germanique Wagram rappelle une victoire du même Napoléon en 1809 en Autriche. Christophe-Philippe Oberkampf était bien un manufacturier allemand, mais il s’est fait naturaliser français et est célèbre pour avoir fondé en 1759 la première fabrique de toiles peintes à Jouy-en-Josas, connues sous le nom de toiles de Jouy.
Pourtant, vers la gare Saint-Lazare (8ème et 9ème arrondissements), se trouve un quartier dont les rues ont été baptisées des noms de capitales et grandes villes européennes. Rues de Budapest, de Londres, de Vienne, de Madrid, de Copenhague … Mais de Berlin, que nenni ! En revanche, on trouve Florence, Naples, Liège, Edimbourg … qui ne sont même pas des capitales !
En ces temps d'amitié franco-allemande, cet oubli semble étrange. Et pourtant, il est volontaire mais ancien. La germanophobie est très forte au début du XXe siècle. Elle est notamment liée à la perte de la guerre de 1870-1871 par la France et à ses conséquences les plus marquantes : la cession de l'Alsace-Lorraine et le versement d'une indemnité de guerre de 5 milliards de francs.
Les stations de métro portent le plus souvent le nom du lieu qu'elles desservent : rues, places, portes ou édifices divers. Elles sont le reflet de choix entre la municipalité et la Compagnie du Chemin de Fer Métropolitain, l’ancêtre de la RATP.
Une cinquantaine de changements de nom a eu lieu, et ce dès 1907. Ils sont dus à des circonstances historiques, mais aussi à des demandes d’élus, d'associations, voire de particuliers.
Trois stations dont les noms faisaient référence à l'Allemagne ou avaient une consonance trop germanique ont été débaptisées.
Ainsi, la station Liège s'appelait auparavant Berlin, ainsi que la rue de Liège. Mais en 1914, Berlin est désormais la capitale d'un pays ennemi avec qui la France est en guerre. Le combat belge est alors symbolisé par Liège. En effet, du 5 au 16 août 1914, les douze forts de Liège vont lutter face aux attaques de l’armée allemande. La résistance de la ville va être célébrée comme un épisode héroïque de la Première Guerre mondiale. Il y a donc dans cette nouvelle dénomination à la fois la marque d'une germanophobie et l'hommage à une ville amie, meurtrie par le conflit.
Le même épisode se répète avec la station Allemagne, sise dans la rue d'Allemagne, aujourd'hui station et rue (Jean) Jaurès. Ce député, chef du parti socialiste (SFIO) et grand pacifiste, fut assassiné le 31 juillet 1914 au Café du Croissant, rue Montmartre, par Raoul Villain, nationaliste et membre de la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine. La station Allemagne fut débaptisée pour les mêmes raisons que la station Liège et on lui donna le nom de cet homme opposé à la guerre, même s'il n'avait jamais vécu ou travaillé dans cette rue.
Enfin, la station Église d’Auteuil s'appelait Wilhem jusqu'au 15 mai 1921. Ce prénom est le pseudonyme du musicien français Guillaume-Louis Bocquillon. Mais un conseiller municipal, persuadé que ce nom avait été donné en hommage à l'ancien empereur d’Allemagne, Guillaume II, obtint que la station fût débaptisée.
La germanophobie était très développée en France jusqu'à la deuxième moitié du XXe siècle. Elle s'exprimait dans des choix politiques, visibles au quotidien, ou dans des milieux plus clos (par exemple, l'armée française pendant la Première Guerre mondiale, recommandait l'emploi de bergers belges, plutôt que de bergers allemands!).
Photo: Plan de métro de 1911, autorisation par: www.sprague-thomson.com 
Histoire disparue : la montagne Sainte-GenevièveHermann Grampp, traduction d'Anne Le Troquer
Ce n'est pas un hasard si beaucoup de Parisiens commettent l'erreur de désigner l'église qui se trouve derrière le Panthéon, à gauche, comme l'église Sainte-Geneviève. Quand le visiteur malin affirme doctement qu'il s'agit en fait de l’église Saint-Étienne du Mont, il a à la fois tort et raison.
Ce soi-disant détail du débat quotidien du Ve arrondissement de Paris renvoie à un problème plus important, qui va plus loin qu'un conflit sur un nom d'église. Il existait en effet une église Sainte-Geneviève, qui pendant des siècles se tenait à droite de Saint-Étienne du Mont, et dont les origines remontent au temps des Francs, il y a environ 1 500 ans. Qu'est-il arrivé à cette église jadis si importante ? Et pourquoi cette confusion étrange de la part des habitants ?
Les précurseurs : Clovis et Geneviève L'origine de cette méprise commence au temps de Clovis, roi des Francs, qui fit de Paris la capitale de son royaume en 508 et fonda ainsi le point de départ de l'histoire franco-française. À sa mort en 512, il souhaite être enterré dans cette église, qu'il avait fait ériger en mémoire de Sainte Geneviève quelques années plus tôt – une décision riche de conséquences et qui a donné à l'ensemble du quartier son nom, la montagne Sainte-Geneviève.
Geneviève était une noble de la société parisienne du 5e siècle, qui a joué un rôle significatif dans cette ville, encore gallo-romaine, à l'époque. C’est en particulier son engagement dans la défense de la ville contre les envahisseurs païens, les Huns et Francs, qui lui donna sa réputation de protectrice de la chrétienté. L'enterrement de Clovis dans l'église qui lui était consacrée a une signification plus forte, plus fondamentale, en même temps qu'il a un effet catalyseur du culte de Geneviève. L'origine de Paris, capitale du royaume franc, et plus tard de la France, réside sur la montagne Sainte-Geneviève, entre l'église Saint-Etienne du Mont et le lycée Henri IV. C'est ici, à l'entrée de l'actuelle rue Clovis, que se trouvait l'église consacrée à Sainte Geneviève.
L'abbaye Ste Geneviève et le lycée Henri IV Le sommet de la rive gauche était pendant des siècles couvert de terrains appartenant à l'abbaye, devenue, après la construction de l'église par Clovis, l'abbaye royale Sainte Geneviève. Cette abbaye a revêtu une importance particulière dans la vie religieuse de la capitale jusqu'à la Révolution : elle était à la fois le symbole des croyances chrétiennes à Paris et le symbole de la puissance de la monarchie française.
Au 13e siècle l'église Saint-Étienne du Mont est érigée à côté de l'abbaye Sainte-Geneviève afin de répondre aux besoins de gouverner les âmes d'une population sans cesse croissante. Cette église, dont la rénovation datant du 16e siècle existe toujours, est collée à l'église Sainte Geneviève pendant plus de 600 ans et n'est pas détruite après la Révolution, contrairement à l'église principale. Au fond même, l'abbaye a survécu, on lui a juste donné une nouvelle fonction : en 1796 un lycée est créé dans les murs de l'abbaye, qui porte aujourd'hui le nom de lycée Henri IV. La plus célèbre relique de l'ancienne abbaye, au milieu d'Henri IV, est sans doute le vieux clocher, faussement dénommé Tour Clovis (cette tour date du 12e siècle, et non du temps de Clovis). Ce lycée se montre digne à tous les égards du passé de la précédente institution : aujourd'hui encore, il serait le meilleur de France.
La construction de la Nouvelle église Sainte-Geneviève, le Panthéon Le seul bâtiment de cet ensemble abbatial qui est en effet rasé après la Révolution (en 1807) est la vieille église Sainte-Geneviève. Mais, d'une certaine façon, ce bâtiment existe toujours à travers celui qui a pris sa place : à partir de 1754, le roi Louis XV lance la construction d'une nouvelle église Sainte-Geneviève remplaçant la précédente, en remerciement de sa guérison d'une grave maladie. D’après les plans de l’architecte Jacques Germain Soufflot, la nouvelle église est inaugurée solennellement en 1790. Elle ne servira pas l'exercice du culte très longtemps. Dès 1791, l'Assemblée constituante décide de transformer l'église en un temple, un panthéon inspiré du modèle romain, dans lequel les grands hommes français seraient enterrés. Mirabeau, Voltaire, Marat et Rousseau sont les premiers à occuper le nouveau Panthéon. Après un va-et-vient entre église et temple (en fonction de la conjoncture politique), la vocation de panthéon patriotique du bâtiment devient manifeste lors du transfert de la dépouille de Victor Hugo le 18 mai 1885. Une fonction qu'il a gardée depuis.
C'est en 1803, quatre ans avant la destruction de l'église Sainte-Geneviève, que les reliques de la sainte ont été transférées à Saint-Étienne du Mont. Le culte de Sainte Geneviève s'est alors prolongé dans l'église restante. D'où la confusion entre Saint-Étienne du Mont et Sainte-Geneviève, même par des vieux Parisiens, bien que d'un point de vue strictement historique, le Panthéon soit le successeur de l'église Sainte-Geneviève. Aujourd'hui, il incarne la personnification de la fierté nationale républicaine. Et, avec sa coupole de 83 mètres de haut, il domine son quartier, la montagne Sainte-Geneviève.
Pour en savoir plus
Alexandre Gady, La Montagne Sainte-Geneviève et la Quartier Lartin. Guide historique et architectural, Höbeke, Paris, 1998. ASIN 284230067X.
Les sources
Danielle Chadych et Dominique Leborgne, Atlas de Paris. Évolution d’un paysage urbain, Parigramme, Paris, 1999. ISBN 2-84096-249-7. € 45,43.
La Montagne Sainte-Geneviève. Deux mille ans d’art et d’histoire. Exposition organisée par le Comité des fêtes de la mairie annexe du 5e arrondissement et par le Musée Carnavalet , Paris, 1981.
Michel Le Moël, Vie et histoire du Ve arrondissement, Hervas, Paris, 1987.
Photo: Aquarelle du Panthéon de Jean-Baptiste Hilaire 1794/95, autorisation par: www.paris-pittoresque.com 
De notre troisième édition – décembre 2004Berlin, BerlinMona Hornung, Hilka Dierker, traduction Virginie Gorzerino, publié en décembre 2004
Nonchalamment, l'actuelle capitale de Berlin est en passe de devenir le parfait contre-pied de Paris et de son auto-mise en scène pompeuse. A Paris, chaque pas nous confronte au glorieux passé de la ville et de la nation française tout entière. Monuments, plaques commémoratives, places et cafés historiques nous attendent partout. De pimpantes maisons datant du 19e et du début 20e s'exposent de toutes parts à notre regard. Ce n'est pas que cela manque de charme, bien au contraire. Quand on erre dans Paris, on est à chaque coin de rue conscient de fouler des pavés marqués par l'Histoire. Tôt ou tard, on se surprend même à partager l'arrogance des Parisiens et à se prendre soi-même pour quelque chose de singulier.
Berlin est différente. Les traces de l'Histoire sont certes visibles dans maints lieux, mais elles ne s'imposent pas et sont souvent entièrement dissimulées par le temps présent. Il faut vraiment se concentrer sur la visite, observer minutieusement les maisons pour arriver à distinguer, en dessous des graffitis, les minuscules impacts causés par les éclats de bombe et par les tirs. L'autochtone lui-même doit prendre part à une balade en bateau sur la Spree pour prendre conscience, par des « eh bien, ça alors ! » d'étonnement, de l'histoire de Berlin. Le passé ne donne pas lieu ici à grande excitation. Ainsi, il faut longuement chercher avant de pouvoir repérer l'ancien tracé du Mur, et certains se sont déjà presque fait écraser en essayant de suivre, non loin de la porte de Brandebourg, cette ligne de pavés, témoin du passé, qui se dérobe à la vue des curieux en se faufilant sous les flots de voitures.
A Berlin, le temps présent ricane à tout bout de champ, tandis qu'à Paris, c'est le temps passé qui affiche son sourire un tantinet condescendant. Et pourtant, l'arrogance typique des capitales se fait également sentir dans la métropole allemande dès que l’on comprend que c'est justement ce large sourire, cette réserve permanente qui fait de Berlin une ville si particulière où il fait bon vivre. Sans que l'on ait besoin de se poser de questions. Une ville dans laquelle le passé, c'était hier. Les jeunes Berlinois (que ce soient les nouveaux ou ceux de toujours) étaient enfants au moment du bouleversement et ils ont donc à peine pris conscience du tournant, l'Est de la ville n'est pour eux rien d'autre qu'un terrain de jeux avec discothèques à la mode, "vêtements d'occas" et appartements bon marché chauffés au poêle à charbon ; pour eux, il est donc parfois difficile de déceler le visage du passé derrière la souriante façade du monde d'aujourd'hui.
C'est pourquoi cette rubrique veut mettre en lumière certains aspects de l'histoire de Berlin, dont les premiers pas nous conduiront sur les traces de la France. 
L'héritage français de BerlinSi l'on se met à la recherche des vestiges de l'influence française à Berlin, on se retrouve tout simplement submergé de signes audibles ou visibles. Pourtant, peu de Berlinois connaissent les symboles historiques que la ville tient à leur disposition. Qui donc a conscience d’être en contact avec l'héritage des huguenots lorsque « mutterseelenallein » (« absolument tout seul ») il avale une « Bulette » dans « Moabit » ?
« Au commencement était Moabit… » est une formule particulièrement bien appropriée pour parler de l'arrivée des huguenots à Berlin au début du 18e siècle. Après que Louis XIV a révoqué l'Edit de Nantes en 1685, ce qui signifiait pour les huguenots protestants l'interdiction de pratiquer ouvertement leur religion et la menace constante des autorités publiques, des centaines de milliers se virent contraints à l'émigration. Frédéric Guillaume de Brandebourg sut tirer profit de l'occasion et proclama dans la même année l'Edit de Postdam afin de persuader les huguenots de s'installer en Prusse. Ils furent des milliers à saisir cette occasion, et d'après un recensement de 1719, constituaient 20 % de la population de Berlin. Leur principale zone d'installation fut alors l'actuel quartier de « Moabit » qui doit son nom à ces immigrants français. L'origine exacte de ce mot s'est certes quelque peu perdue dans les méandres du temps ; elle est le plus souvent associée à la « terre de moab » (en français dans le texte, NdT), dérivée des plaines de Moab citées dans l'Ancien Testament où les Israélites trouvèrent refuge après s'être enfuis d'Egypte. Une autre explication attribue cependant l'origine de cette appellation à une confusion linguistique de la part des Berlinois, qui auraient fait en un tour de main du « moi, j'habite… » français le « Moabit ». Cela ne devait cependant pas rester le seul héritage français que les huguenots firent subrepticement passer dans le langage courant berlinois. Ainsi les Berlinois mangent-ils encore aujourd'hui des « Buletten », directement copié du français boulette, ou sont « mutterseelenallein », expression créée de toute pièce par les Berlinois à partir du moi tout seul français directement suivi de la traduction allemande, « allein ».
Frédéric le Grand se montra au contraire bien plus cultivé vis-à-vis de la langue française. Le dauphin, connu comme un ardent admirateur de la littérature française, commença dès l'âge de 14 ans à correspondre avec le poète et philosophe des Lumières Voltaire. Cette relation a non seulement permis l'échange de 654 lettres, mais également offert à Voltaire le rare privilège de séjourner au Château de Sans-Souci. Inspiré pour son architecture du château de Versailles, il servait exclusivement de résidence privée à Frédéric le Grand, et était pour cette raison d'accès très restreint.
La présence française s'est renforcée de façon très significative à partir du moment où les troupes de Napoléon occupèrent le Berlin prussien après leur marche triomphale du 27 octobre 1806. Les soldats, alors hébergés sous tente, ne passaient pas inaperçus auprès des jeunes Berlinoises, et ceux-ci les invitaient de façon plus ou moins galante à leur rendre visite. Le « Visite ma tente » (en français dans le texte, NdT) devint vite le cliché de l'ennemi dans la bouche des mères berlinoises, qui recommandaient expressément à leur fille de ne pas faire de « Fisimatenten » (manière, chichis).
Avec le commencement des guerres de libération, la période d'occupation prit fin et non seulement cela rendit aux Berlinois le quadrige de la porte de Brandebourg, que Napoléon avait fait transporter par les eaux à Paris, mais leur offrit également quatre ans plus tard le « Kreuzberg », le mont de la croix. Suite aux victorieuses batailles qui se terminèrent en 1815 avec Waterloo et rendirent définitive la défaite de Napoléon, Frédéric Guillaume II de Prusse fit ériger un monument sur le mont de la Cour des Templiers (« Tempelhofer Berg ») qu'il fit dès lors appeler mont de la croix ou Kreuzberg en raison de la croix située en son sommet. Ce n'est pas sans raison que certains Berlinois au regard attentif désignent ce monument de cathédrale de Cologne interrompue (« abgebrochener Kölner Dom ») : Friedrich Schinkel prit en effet modèle sur cet édifice pour son projet.
La Prusse ayant consolidé sa suprématie en Europe par les guerres victorieuses contre le Danemark et l'Autriche (1864 et 1866), Guillaume Ier décida de rendre hommage de façon durable à ces victoires et fit faire le projet de la colonne de la Victoire. Napoléon III, qui voulait renverser de nouveau le rapport de force au profit de la France et qui considérait la Prusse comme une menace, vit dans la revendication de son parent Guillaume Ier au trône d'Espagne l'occasion de provoquer la Prusse, ce qui se solda par une déclaration de guerre de la France. Il fallut attendre que les Etats allemands sous domination prussienne gagnent la guerre et que Guillaume Ier se laisse couronner empereur allemand à Versailles, pour que celui-ci mette ses projets à exécution et fasse enfin poser les premières pierres de la colonne de la Victoire, qui, aujourd'hui encore, est visible de loin sur la Grande Etoile et rappelle la guerre franco-allemande de 1870/71. Du haut de ses 67 mètres, la sculpture en bronze doré, qui symbolise Victoire couronnée, est cependant vite devenue dans le langage berlinois « l'Elise d'or » (« Gold-Else »).
Au 20e siècle, la France et l’Allemagne se retrouvèrent de nouveau face à face au cours des 1re et 2de guerres mondiales. Après que l'Allemagne a enduré une déroute militaire totale en fin de Seconde Guerre Mondiale, la capitale d'alors du Reich, Berlin, capitula le 3 mai 1945, c'est-à-dire 5 jours seulement avant la capitulation de l'Allemagne toute entière. Conformément à ce qui avait déjà été décidé à la conférence de Yalta, les forces alliées partagèrent l'Allemagne en quatre zones d'occupation dès la fin de la guerre. Berlin tomba ainsi sous domination soviétique, mais obtint toutefois un statut particulier et, divisée en quatre secteurs, fut placé sous l'administration de toutes les puissances alliées.
Ce n'est qu'avec la chute du Mur en 1989 que les Alliés quittèrent totalement Berlin. Malgré quelques inquiétudes dans les premiers temps de la part de la France à propos de la dynamique de la réunification allemande et à propos de la possibilité d'une nouvelle aspiration à l'hégémonie de l'Allemagne, la France signa en 1990 le traité deux-plus-quatre, qui reconnaissait l'entière souveraineté de l'Allemagne après 45 ans d'occupation. Avec le retrait des commandants municipaux des Alliés de l'Ouest le 2 octobre 1990, s'acheva enfin officiellement le statut de ville occupée de Berlin.
Les remous politiques et les premiers temps de la réconciliation après la Seconde Guerre Mondiale, ont cependant permis un autre héritage français, que l'on doit aux Berlinois eux-mêmes. Depuis 1945, près de 30 000 couples franco-allemands se sont en effet mariés, la plupart comprenant un membre des forces d'occupation françaises. Le lien le plus important qui a cependant vu le jour au cours de toutes ces années, est sans aucun doute l'amitié franco-allemande, qui est souvent comparée, et non sans raison, à un couple marié.
BerlinAvec ses 889 km² et ses 3,4 millions d’habitants, Berlin est la plus grande ville d’Allemagne en superficie comme en population (en comparaison, la superficie de Paris est de 105 km² pour 2,1 millions d’habitants.). La densité de population est ainsi de 3 000 habitants au km² à Berlin, alors que Paris affiche 20 000 habitants pour la même surface. Cette différence s’explique entre autres par le fait que Berlin avec ses 17,6 % de forêts fait partie des villes les plus vertes. Le seul chiffre de 400 000 arbres n’est atteint dans aucune autre ville.
Depuis la réforme administrative, Berlin est divisé en 12 arrondissements, et non plus 23. Cette réorganisation purement administrative ne change en rien le patriotisme de quartier des Berlinois qui ont leur propre expression pour désigner leur « quartier » : le « Kiez ».
Depuis 1991, Berlin est en même temps capitale de l’Allemagne réunifiée et land. Le pouvoir législatif est détenu par la Chambre des Députés (« Abgeordnetenhaus »), le pouvoir exécutif appartient au Sénat présidé par le maire au pouvoir (actuellement Klaus Wowereit, SPD). Depuis 2001, Berlin est gouverné par une coalition rouge-rouge entre le SPD et le PDS. Le maire siège à la Mairie Rouge (« Rotes Rathaus »), non loin de l’ « Alexanderplatz », dans Berlin-Mitte. Depuis la réunification, Berlin est comme les autres nouveaux länder soutenue financièrement par les anciens länder en vertu du pacte de solidarité conclu en 1991. Cela doit permettre l’envolée économique des nouveaux länder et faire avancer ce qui est appelé l’« Aufbau Ost », la reconstruction de l’Est. Actuellement, Berlin doit encore faire face à près de 18 % de chômage.
En tant que capitale fédérale, Berlin abrite également le siège du gouvernement et presque toutes les administrations fédérales, qui après la réunification ont également été transférées dans la nouvelle capitale. Aux alentours de la porte de Brandebourg a pris place le quartier du gouvernement : on y trouve le siège du Parlement allemand dans les bâtiments rénovés du Reichstag, la Chambre des Députés, et la chancellerie, planifiée sous le mandat de l’ex-chancelier Helmut Kohl. En raison de son architecture qui nécessite un temps d’adaptation certain, les Berlinois lui donnèrent le nom de « machine à laver du chancelier »(« Kanzlers Waschmaschine »). Les Berlinois sont d’ailleurs champions quand il s’agit de donner des surnoms : ainsi la Maison des Cultures du Monde, un lieu évènementiel situé non loin de la chancellerie, est appelée « huître enceinte »(« schwangere Auster ») en raison de son architecture, et l’église commémorative de l’Empereur Guillaume, partiellement détruite pendant la guerre, s’est vue attribuer le surnom de « dent c reuse » (« hohler Zahn »). Cette église n’a volontairement pas été reconstruite et est ainsi une trace claire et visible de l’histoire de Berlin. |
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