Rétrospective : six questions à la rédactionNos traducteurs sont particulièrement bien placés pour décrire par le menu la quantité de travail nécessaire pour publier une revue bilingue. Mais ce ne sont pas tant ceux qui ont pris la plume de rédacteur que ceux qui tiraient les fils qui nous expliquent que ce travail a été fructueux et que rencontres.de est devenue, en sept ans, un médium primé dans le monde du journalisme franco-allemand. Jetons un coup d'œil derrière les coulisses. Comment définirais-tu rencontres.de ?
Magali Karee, coordination des traductions
Comme un paradoxe. D'un coté, rencontres a toujours été pour moi quelque chose d'abstrait, parce que je n'ai fait connaissance avec deux de mes collègues qu'au bout de deux ans ! Et je vais certainement en rester là. Avec toutes les autres personnes, le contact s'est fait plus ou moins régulièrement par le biais de mails et ce qui est étonnant et paradoxal ici, c'est que l'élan des créateurs de rencontres s'est révélé assez fort pour nous motiver – moi et beaucoup d'autres – malgré la distance et par le biais d'mpulsions purement électroniques. J'avoue que cela m'a toujours vivement impressionnée !
Quelles sont les modifications survenues depuis la création de rencontres.de en 2003 ?
Céline Moison, Directrice adjointe de la rédaction, Co-Éditrice
Je n'ai pas eu la chance d'assister à la naissance même de rencontres.de en 2003, mais du récit des membres et responsables de rubrique de l'époque, je sais que les premières réunions de rédaction ont eu lieu dans les couloirs d'une université à Berlin, le recrutement se faisait par des annonces sur le tableau noir.
Le plus gros changement a eu lieu en 2006 lorsque rencontres.de a commencé à s'établir dans le milieu des médias franco-allemands. Motivée par les récompenses telles que le Prix Franco-Allemand du Journalisme et le Label Européen des Langues, notre équipe a établi de nouveaux concepts pour enrichir l'offre : fichiers audio, dossiers d'actualité, éditions spéciales, quiz. Les premiers outils marketing ont fait leur apparition. De plus en plus souvent, je n'avais plus besoin d'expliquer ce qu'était rencontres.de aux visiteurs des salons où nous étions représentés : beaucoup connaissaient déjà le magazine.
Bien sûr, l'équipe a elle aussi connu quelques périodes de changements, car le principe même de rencontres.de, qui est de servir de tremplin professionnel aux jeunes journalistes et traducteurs, a pour effet que tous les quatre ou cinq ans une génération nous quitte pour s'établir dans la vie active. Mais je dois dire que les membres de la rédaction, aujourd'hui comme hier, ont tous en commun ceci : un formidable engagement, une expérience multilinguistique fondée et la passion de l'échange interculturel. Et c'est cela qui fait l'âme de rencontres.de.
Quel a été le moment fort que tu as vécu au sein de rencontres.de?
Odile Zeller, comité de lecture français
Ma plus belle aventure chez rencontres c'est l'écriture, la relecture de textes toujours intéressants, souvent nouveaux, révélant des talents, des débats actuels selon un point de vue double, franco-allemand. En participant à l'équipe de rencontres, j'ai vu les textes prendre forme, s'illustrer de photos, et paraître à temps. J'ai saisi plusieurs fois l'occasion pour écrire moi-même sur le pain, les prénoms, la 2 CV et Nolde, heureuse de ma chance d'être éditée ainsi !
Rencontres.de : c'était des thèmes originaux sur la SPECQUE où les jeunes Européens jouent au Parlement européen, sur le frère de Napoléon, le Döner, une approche franco-allemande concrète, enthousiaste qui ne reste pas dans la brume des projets lancés "au plus niveau" mais réalise l'interculturalité. J'ai aimé mes deux années de participation et regrette la fin de cette aventure moderne, tangible et gratuite !
Quelle a été la traduction la plus difficile à laquelle tu aies été confrontée?
Andrea Razafintsalama, coordination des traductions
Je dois dire qu'il s'agit là d'une question assez difficile à répondre : s'il m'est bien sûr arrivé d'effectuer quelques traductions et des relectures, généralement, je me suis plutôt focalisée sur la coordination des traductions. Maintenant, il est indéniable que certains articles exigent un travail de recherche (sur le contexte, le jargon, les titres d'œuvres etc.) plus approfondi que d'autres.
Pour ce qui est de ma formidable expérience en tant que coordinatrice des traductions françaises, je dois bien avouer que la tâche, si elle s'est révélée très intéressante, n'a pas toujours été de tout repos. Mais les défis ont tous été relevés et la satisfaction est le sentiment qui l'emporte. Certains articles exigent une parution dans des délais beaucoup plus courts que ceux habituels, par exemple les articles concernant un salon. Ma première expérience de ce genre, je l'ai faite avec la parution d'articles consacrés au salon Expolingua. J'ai reçu l'un des articles deux jours avant sa parution, cela veut dire que dans ce bref laps de temps, il devait être traduit, les deux textes comparés par une personne de langue maternelle allemande, une de langue française et relu par Odile qui assure le lectorat final. Ce processus dure en règle générale trois à quatre semaines et nous avons tous passé quelques nuits blanches pour assurer la publication de l'ensemble des articles prévus, mais quelle satisfaction lorsque tout est enfin en ligne !
En tant que responsable de la communication et du réseau, tu as établi un contact intensif avec les institutions partenaires de rencontres.de. Comment s'est déroulée la collaboration avec ces partenaires?
Agathe Kiel-Demartial
Le réseau de rencontres s'est créé petit à petit en fonction de l'acceptation du magazine dans le paysage franco-allemand tant des institutions que dans la société civile et par les autres médias. De nombreux acteurs du franco-allemand ont sollicité le magazine rencontres pour se présenter en échange de quoi, ils présentaient notre revue ou à l'inverse. Donc une grande preuve de confiance et une reconnaissance de la qualité de notre travail s'établissaient entre partenaires. A partir de là, le bouche à oreille sur Internet a fait le reste!
Quelle est la place qu'occupe actuellement rencontres.de du point de vue des échanges franco-allemands?
Vu le nombre de mails de demande d'informations ou de soutien que je reçois quotidiennement, rencontres me semble devenu incontournable dans le franco-allemand, en particulier chez les étudiants et les jeunes en début de carrière qui veulent s'engager dans cette voie. Pour cela, le but premier de rencontres d'être une plate-forme et un tremplin pour de jeunes engagés dans la culture, dans le journalisme et dans la traduction a été assurément accompli.
Il est vraiment dommage d'en arrêter là faute de moyens concrets car rencontres avait atteint un niveau journalistique digne de la presse professionnelle alors que tout est parti d'un projet étudiant pour combler un manque. En espérant trouver un repreneur pour continuer cette formidable aventure...
Photos : privées 
Souvenir : premières rencontres avec l’autre cultureRencontres.de ne fut pas la première rencontre avec la culture française ou allemande pour nos rédacteurs. Certains qui n'étaient encore qu'en culottes courtes sont partis à la découverte de l’autre pays… et ont parfois vécu de drôles de moments ! Voici quelques souvenirs qui prêtent à sourire. Des petites boulettes de pâte françaisespar Miriam Schulte, responsable de la rubrique Théâtre
La cuisine française, voilà un slogan qui ne suscite vraiment aucune objection. En fait, derrière cette fameuse cuisine se cachent, chacun en est bien conscient, l'élégant grand huit sur le palais de l'amateur de vins, le doux ronronnement du gourmand satisfait et le regard enamouré de gratitude du gourmet. Toute l'inventivité gustative est accaparée par la cuisine française… Toute ? Non ! Car un petit groupe d'irréductibles végétariens résiste toujours à la tendance dominante de consommer de la viande – et se trouve bien souvent très ridicule.
Lorsque je suis allée à 14 ans, seule, pour la première fois en France pour un échange scolaire à Lyon. J'ai eu beaucoup de chance de tomber sur ma famille d'accueil. Le premier dîner fut cependant un moment étrange. La mère d'accueil, naturellement au fait de mes habitudes alimentaires, prit la courageuse résolution de s'aventurer dans l'inconnu et me prépara une montagne de plats végétariens. Elle ne savait malheureusement pas elle-même exactement ce que contenaient les nombreux pâtés, quenelles et ravioles. J'n ai bien sûr goûté quelques-uns mais je fus bientôt rassasiée et tentai d'expliquer à la maîtresse de maison, avec beaucoup de délicatesse, que je n'avais plus faim : « Non merci. J'ai faim. » La cuisinière ébahie me proposa donc encore plus à manger. Sans résultat puisque j'en restai à mon « J'ai faim. », absolument certaine que cela équivalait à « Ich bin satt ». Ce dîner dura une éternité et je m'étonnai qu’elle me refasse passer, l'un après l'autre, les plats que je refusai avec un sourire.
Aujourd'hui encore, je me demande de quoi étaient faites ces ravioles. J'habite maintenant en France et je pense que ces boulettes seraient une agréable diversion aux menus des restaurants à la place des sempiternelles salades en accompagnement.
Photo : Svenja Schulte
De la neige en gelée Une bêtise franco-allemande
par Christina Felschen, responsable de la rubrique Un monde
Mes premiers mots en français ne furent pas « bonjour » « merci » ou « merde » mais bien « plié » et « tendu ». Pas très faciles à utiliser, ces mots-là, je le reconnais. Mais ce n'est que bien plus tard que j'ai enfin compris qu'il s'agissait de français. J'avais huit ans, j'apprenais la danse classique et trouvais que « tongdü » ne sonnait pas plus mal que « tätärätää ». On peut d'ailleurs retenir le mot assez facilement : « tooooongdü », pensais-je et tendais le pied de toutes mes forces. Mon « tendu » est probablement moins impeccable aujourd'hui, en revanche, il sonne mieux. Et je sais ce que signifient les premiers mots du vocabulaire de la danse classique. D'autres expressions seraient bien plus difficiles à retenir, mais nous étions d'excellents créateurs d'aide-mémoire. C'est ainsi qu'au début des années 90, des passants de la petite ville d'Oelde se sont étonnés lorsque s'échappait, le lundi soir, une sorte de conspiration franco-allemande du soupirail de l'école de danse: « Scheenee, Schnee im Gelee », marmonnaient avec toute la concentration et le sérieux possible douze fillettes en enchaînant les pirouettes – les chaînées – à travers la salle. La magie de la polyphonie nous donnait des ailes.
Photo : privée
Les poupées russes par Juliane Keusch, responsable de la rubrique Littérature
La France, c'est comme ce phénomène que l'on nomme communément « poupées russes ». Cachées les unes dans les autres, les figurines en bois colorées ne révèlent d'elles-mêmes jamais plus que le fait qu'elles renferment une infinité d'autres compagnes à la fois semblables et différentes. C'est en vain que l'on rechercherait ici le fond des choses. Le nombre de premières rencontres frôle l'infini. Entouré d’amas de boîtes ouvertes – chacune brille d'un éclat prometteur – le chercheur consciencieux qui se spécialise sur la France est bientôt dubitatif. Tout ici ne serait-il qu'emballage ? Mais en posant sa question, il s'est déjà trahi : un touriste, un touriste allemand ! Car le savoir-vivre à la française, chacun l'apprendra avec le temps, c'est l'art de bien emballer les choses …
Trois plats ou un chocolat de luxe par Stephanie Hesse, responsable de la rubrique Cinéma
Que faire lorsque l'on rentre, fatigué et satisfait d'une longue randonnée dans les vignobles de Bourgogne ? Une petite collation serait la bienvenue. C'est ce que pensaient mes parents lorsque nous avons effectué notre premier séjour en France et que nous nous sommes dirigés vers une brasserie rustique toute proche. « Mmmh, de la mousse au chocolat. J'ai toujours voulu y goûter » et mon père fit de son mieux pour passer commande. « Je regrette, Monsieur, vous devez commander un menu entier » tenta de nous faire comprendre le serveur. Mais moi, je n'y comprenais goutte : pourquoi y avait-t-il trois plats pour une seule personne ? Et pourquoi fallait-il tout commander d'un seul coup? Était-ce dû aux problèmes linguistiques ou aux habitudes culinaires françaises : j'ai finalement mangé une portion enfant de mousse au chocolat au prix d'un menu entier, savourant avec délice chaque cuillérée de ce luxueux dessert à 18 Euros.
Photo : flickr – Allison Felus (Creative Commons Licence)
Six ans ont passé – mais je n'en sais pas davantage pour autantpar Dominik Haile, responsable du lectorat allemand
Je n'ai encore une fois rien appris ! Durant presque six ans, j'ai assuré le lectorat allemand, opérant des coupes plus ou moins sévères dans les textes des auteurs - à leur grand dam – et les peaufinant – d'aucuns prétendaient même que je les avais défigurés. Mais il s'agissait toujours de textes allemands. Pas de textes français. Je ne connais pas le français. Je voulais l'apprendre. Je ne l'ai pas fait.
Quelle honte ! En tant que vétéran de la troupe de rencontres – en tant que membre fondateur, le bilinguisme aurait dû en fait être une condition sine qua non. Il n'en fut rien.
Quelle chance pour moi ! Je n'aurais, sans cela, jamais eu l'occasion de mieux connaître les particularités franco-allemandes. Prenons par exemple l'article d'Irina Mützelburg sur les aptitudes à parler anglais de part et d'autre du Rhin. L'auteur y a montré que, devant l'enseignement frontal à la française, les gens restent bouche cousue alors que le principe de participation à l'allemande fait de chacun un expert en anglais autoproclamé, bien que cela ne reflète généralement pas la vérité.
Lorsqu'Elise Landscheck et André Glasmacher ont présenté leurs articles, j'ai frôlé le chômage. Je n'eus jamais plus de deux virgules à corriger dans leurs textes : un contenu parfaitement documenté, une analyse personnelle et une forme aboutie. Ma préférence va à l'article sur l'effet Werther écrit par André et celui d'Elise sur l'importance des chansons contestataires chez les Soixante-huitards. Si je leur ai toujours accordé un délai supplémentaire pour la remise de leurs articles, c’est parce qu'il ne me fallait guère plus de dix minutes de lectorat. J'ai finalement appris pas mal de choses durant ma période chez rencontres : sur les particularités des Français, les défauts des Allemands et les incontournables convergences entre les deux voisins. Reste une chose : mon problème avec la langue française, c'est trop tard maintenant !
Photo : privée
Tabernoche! Les voisins québécois par Isabel Hummel, responsable de la rubrique Politique
Lorsque j'étais ado, mes vêtements devaient être extrêmement colorés, mon maquillage foncé et mon collier hérissé de piquants. L'essentiel, c'était d'être différent ! Pas étonnant donc que ma première véritable rencontre avec la culture française ne se soit pas déroulée en France mais au Québec. C'est précisément là-bas que je décidai d'aller apprendre la langue de nos voisins.
La famille qui m'accueillit avec gentillesse à l'aéroport était très impatiente de faire ma connaissance. Ils voulaient tout savoir. Je ne comprenais malheureusement absolument rien et étais donc intimement convaincue qu'il y avait eu erreur : ce n'étaient pas des Français ! C'étaient des Néerlandais qui s'efforçaient de parler français. Peut-être n'y avait-il plus aucune famille française disponible.
C'était stupide, bien sûr, comme je pus m'en apercevoir quelques semaines plus tard, lorsque mon cerveau finit par assimiler le beau parler québécois à la « langue française ».
Aujourd'hui, cependant, la tendance s'est inversée. La quantité de français de France entendue ces dernières années a pollué mon québécois si durement acquis. Hostie ! Chalice ! Tabernoche !
La France, un choc culturel ?par Juliane Seifert, responsable de la rubrique Vivre ensemble
« Ce ne sera certainement pas tellement différent d'ici », pensai-je en embarquant, il y a dix ans, dans l'avion qui m'emmenait pour la première fois en France. Les avertissements souvent bizarres de l'organisation chargée de l'échange au sujet de l'absence totale dans l'Hexagone d'oreillers aux dimensions habituelles en Allemagne de 80x80cm ou encore du niveau incroyablement élevé de l'hygiène corporelle des Français par rapport aux habitudes des Allemands, je les classai dans la rubrique « préjugés absurdes ». Je me réjouissais donc pleinement de mon séjour d'un an à l'étranger. Ce que j'ai découvert en Bretagne m'a plus étonnée que je ne l'aurais pensé. Le lycée breton était immense par rapport à mon Gymnasium à Berlin ; les supermarchés encore plus grands ; cinq minutes après la sonnerie de la cloche, les élèves restaient assis et s'appliquaient à rédiger une représentation de l'Allemagne largement influencée par la série Derrick. Mais il y avait aussi des cours de philosophie intensifs, la beauté d'une mer déchaînée et, sans conteste, les meilleures crêpes du monde. 
Miniportraits : nos rédacteursQui se cachait dans les coulisses de rencontres.de ? De nouvelles recrues et de vieux briscards de la rédaction donnent leur avis… sur des expressions imprononçables, des manies françaises et allemandes qu’ils affectionnent et disent aux lecteurs de rencontres tout ce qu’ils ont toujours voulu leur dire. Ton nom : Céline Moison
Ta fonction au sein de rencontres.de : co-éditrice
Comment tu as découvert rencontres.de : C'est lors d'un stage dans un institut franco-allemand en 2004 qu'Elise Landschek, à l'époque responsable de la rubrique Musique, m'a parlé de rencontres, en me disant que ça pourrait m'intéresser. En effet, ça m'a tellement intéressée que j'y suis restée jusqu'à aujourd'hui.
Tes activités en dehors de rencontres.de : Je suis chef de projet dans l'événementiel. Basée à Hambourg, je travaille beaucoup sur des projets internationaux. Actuellement, je prépare une manifestation à Paris pour un client allemand. Parallèlement à cela, je travaille aussi en tant que relectrice quand j'ai un peu de temps de libre.
La particularité allemande/française que tu apprécies le plus : Je ne suis pas une grande adepte des clichés nationaux, du genre les Allemands mangent tous des saucisses et les Français des croissants frais au petit déjeuner. Mais il est vrai que certains comportements sont très récurrents : le chauvinisme français a quelque chose d'agaçant et de drôle à la fois. La logique implacable et l'ouverture des Allemands pour tout ce qui les entoure m'a séduite dès ma première année en Allemagne. Elle m'a largement influencée depuis.
Le mot allemand le plus compliqué pour toi : erörtern et technisch, deux mots que je n'arrive toujours pas à prononcer aujourd'hui. Par contre, je suis assez fan des longs mots allemands qui semblent impossibles aux novices, mais qui sont en fait tout simples si l'on prend les composants un par un.
Ce que tu as toujours souhaité dire aux lecteurs de rencontres : Merci de votre soutien, de vos emails d'encouragement, vos corrections, vos critiques pendant toutes ces années. C'est cela qui fait vivre une revue.
Ton nom : Jasmin Welter
Ta fonction au sein de rencontres.de : Coordinatrice de la rubrique « Bons plans » pour la ville de Bonn.
Comment tu as découvert rencontres.de : Lors d'un stage au sein de l'Union européenne, je suis tombée sur le site et le projet m'a immédiatement enthousiasmée.
Tes activités en dehors de rencontres.de : Je fais actuellement des recherches à Washington D.C. pour mon mémoire de maîtrise. Cet été, je rentrerai enfin à Paris pour étudier à la Sorbonne.
Le mot français le plus compliqué pour toi : le verbe aimer : il est difficile à conjuguer, son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif et son futur est toujours conditionnel.
Ce que tu as toujours souhaité dire aux lecteurs de rencontres : Vive la communauté franco-allemande! Es lebe die deutsch-französische Gemeinschaft!
Ton nom : Erika von Bassewitz
Ta fonction au sein de rencontres.de : responsable de la rubrique « Art de vivre »
Tes activités en dehors de pour rencontres.de : Je rédige, à titre essentiellement professionnel, et traduis les textes des autres. Mes langues de travail sont le français, l'allemand, l'anglais et l'espagnol.
Le mot allemand le plus compliqué pour toi : Ma mère est française – depuis elle a la nationalité allemande – mais elle reste d'abord française. C'est ainsi que j'ai appris les deux langues, le français avec une Parisienne et l'allemand… également avec une Parisienne. C'est ainsi que je disais toujours à mes amis et connaissances que j'étais une « Rechtshändlerin » (ndt : ce qui équivaut à dire que l'on s'occupe d'actes juridiques), ce qui était très logique pour moi, puisque, finalement, c'est avec la main droite que j'écris. L'hilarité déclenchée par mes propos m'était totalement incompréhensible et je décidai donc, un jour, d'en savoir plus et empruntai un Duden. Le mot « Rechtshänder » y figurait bien, mais pas « Rechtshändler ». A cette époque là, j'avais 16 ans.
Ce que tu as toujours souhaité dire aux lecteurs de rencontres : Voyagez ! Apprenez les langues étrangères ! Participez à des échanges et essayez tout ce qui vous est inconnu !
Ton nom : Christiane Lötsch
Ta fonction au sein de rencontres.de : responsable de la rubrique « Cinéma » 2004 – 2009.
Tes activités en dehors de rencontres.de : Je travaille à l'Académie allemande des arts à Berlin, au département de la médiation culturelle et je suis également membre de l'équipe locale d'un journal en ligne européen.
Les spécificités des Allemands et des Français que tu préfères : c'est le fait que les Français sont incapables d'être impolis ou directs. Leur langue leur interdit toute expression négative directe. Tout est emballé dans de belles phrases bien tournées, contrairement à Berlin où des hommes d'un certain âge, perchés sur leur bicyclette, peuvent même vous faire un bras d'honneur. Sans parler d'un bon nombre d'expressions que l'on entend dans les transports en commun.
Le mot français le plus difficile à prononcer pour toi : bouilloire. Je n'ai jamais réussi à prononcer correctement ce mot avec toutes ses voyelles qui s'enchaînent et le doublement du « l » au milieu. Ou alors peut-être quand j'ai un peu trop bu…
Ce que tu as toujours souhaité dire aux lecteurs de rencontres : veuillez excuser mes premiers articles, sur Germaine Dulac et Chris Marker, qui étaient plus des synthèses de devoirs-maison que des articles de journaliste.
Ton nom : Anika Bethan
Ta fonction au sein de rencontres.de : auteur pour la rubrique « Histoire » et trésorière de 2008 à 2010.
Comment tu as découvert rencontres.de : par l'intermédiaire d'un ami
Tes activités en dehors de rencontres.de : Je suis sur le point de terminer mon doctorat en histoire.
Les spécificités des Allemands et des Français que tu préfères : J'ai un faible « typiquement allemand » pour les tableaux et les plans, ce qui n'est naturellement pas malvenu pour une trésorière. Ce que je préfère chez les Français, c'est leur tendance à l'exagération.
Le mot français le plus compliqué pour toi : les formules de salutations en général, de « Bien cordialement » à « A + » et « je t'embrasse ». Une chance que mes correspondants français se montrent toujours très compréhensifs sur ce point.
Ce que tu as toujours souhaité dire aux lecteurs de rencontres : J'espère que vous avez eu autant de plaisir que moi avec rencontres.de et la découverte du pays voisin.
Ton nom : Alain Le Treut
Ta fonction au sein de rencontres.de : Je me suis occupé depuis janvier de la rubrique Évènements pour Berlin. J'ai aussi rédigé quelques articles pour les rubriques Culture et Société depuis 2008.
Comment tu as découvert rencontres.de : Alors que je rédigeais mon premier mémoire sur les questions mémorielles en Allemagne, mon directeur de mémoire de l'époque me fait suivre par courriel une annonce de l'association. « J'ai pensé que ça pouvait vous intéresser, je ne les connais pas cependant. »
En fait, j'ai d'abord postulé en pensant que c'était un job. Mais par la suite, j'ai senti que cela pouvait me faire du bien, et au moins me changer un peu les idées, de rédiger sur des sujets différents de celui de mon mémoire. J'ai donc proposé un premier article.
Tes activités en dehors de rencontres.de : J'ai terminé un Master en Direction de Projets Culturels à Paris, et je suis depuis resté à Berlin pour chercher du travail. Je continue de postuler pour des emplois, mais en attendant, j'ai recommencé un diplôme à l'Université Viadrina de Francfort sur l'Oder/Słubice. Je développe aussi un projet avec une camarade allemande autour de la scène street-art berlinoise. Je consacre l'essentiel de mon temps à des sorties culturelles. Par ailleurs, je prends régulièrement part à des projets artistiques : j'ai composé des musiques de court-métrage, et je collabore à des projets photographiques de temps en temps.
La particularité allemande/française que tu apprécies le plus : J'aime beaucoup les « Stammtische » (table d’hôte), le dynamisme associatif, les Grills en plein air, les Biergarten (des brasseries en plein air) ou encore les WG-Party (des fêtes de coloc). Ce n'est peut-être pas typiquement allemand, mais cette façon de retrouver ses amis ou de rencontrer de nouvelles têtes je l’associe à l'esprit berlinois.
Quant à la France, ma particularité préférée est le métissage culturel avec les cultures arabes et africaines, qui a beaucoup marqué ma jeunesse entre les Yvelines et l'Essonne. Je crois beaucoup en son potentiel, et j'espère que les acteurs de la culture en France s'en empareront davantage.
Le mot allemand le plus compliqué pour toi : Selbstzertörungsmechanismus! C'est le genre de mot qui ferait avaler leur langue à des orthophonistes francophones !
Ce que tu as toujours souhaité dire aux lecteurs de rencontres : c'est une vraie satisfaction personnelle de se savoir lu à la fois par des francophones et des germanophones et j'espère avoir l'occasion de continuer à publier dans plusieurs langues, surtout à un tel niveau d'exigence !
Ton nom : Sina Tschacher
Ta fonction au sein de rencontres.de : responsable de la rubrique Politique (oct. 2003 – fév. 2009)
Comment tu as découvert rencontres.de : Johanna Heinen, la rédactrice en chef, a envoyé un mail à tous les étudiants en français. Elle y exposait son projet de créer un magazine franco-allemand. L'idée m'a immédiatement séduite et j'étais donc de la partie lors de la première rencontre dans les couloirs de la Freie Universität de Berlin.
Tes activités en dehors de rencontres.de : Je suis journaliste TV auprès du Rundfunk Berlin-Brandenburg (rbb).
Ce que tu as toujours souhaité dire aux lecteurs de rencontres : Bien que j'aie cessé depuis longtemps de travailler pour rencontres.de, je trouve dommage que ce projet s'achève maintenant. Tous ces articles passionnants et intéressants sur les sujets les plus divers qui sont parus au fil du temps, je trouve ça formidable. La façon dont rencontres.de s'est développée aussi, bien que nous ne disposions pas de bureau commun et qu'il ne s'agissait que d'une rédaction virtuelle. Cela a pu être souvent très stressant aussi. Je me souviens des débuts, lorsque je voulais mettre un article en ligne pour la prochaine édition et que j'ai dû veiller jusque tard dans la nuit. J'avais alors un modem qui mettait bien trois heures avant de se connecter, mais le jeu en valait la chandelle !
Photos : privées 
Le jour du saigneurSylvie Lagnous, publié le 01.05.2010
Un véritable branle-bas à la ferme. Tout le monde est sur le pied de guerre, les coutelas affûtés depuis la veille, les fusils à aiguiser sont de sortie, plats et chaudrons rutilants, bassines et pots de toutes tailles alignés sur les tables. La fébrilité est grande. Mais quelle est donc cette cérémonie qu'on prépare avec tant d'agitation et… de solennité par ce froid matin d'hiver ? Les grandes tables sont dressées, les rallonges tirées, on attend beaucoup de convives pour l'occasion ! Les belles nappes de coton blanc font leur réapparition, comme chaque année ! Sur la cuisinière à bois, dans de hauts faitouts glougloutent des poules au pot qui auraient fait honneur au bon roi Henri, le feu ronfle dans la cheminée et de délicieux fumets se répandent dans la cuisine où chacun s'affaire.
Les hommes sont prêts, mon oncle, petit homme aux moustaches broussailleuses en guidon de vélo, est le grand officiant du jour. Il est sur son trente et un : il ne manque pas un bouton de guêtre à sa tenue : chemise amidonnée, cravate, casquette vissée sur le crâne, la tenue des grands jours ! C'est qu'il faut faire honneur au sacrifice et aux festivités qui s'annoncent. Ce grand jour, c'est le jour du saigneur, la mise à mort du cochon dans la campagne charentaise au temps de mes grands-parents ! Je vous parle d'une autre époque et, pour mon imaginaire d'enfant, ce jour était aussi solennel qu'effrayant.
Tout le monde est fin prêt, le grand moment est arrivé ! Ma mère m'empoigne fermement par le bras et, au plus fort de son courage, m'entraîne à l'autre bout de la ferme, là où les cris épouvantables de la bête qu'on égorge seront étouffés, dans une cave profonde aux murs épais, où je me blottis derrière des sacs de pommes de terre bien rangés et me bouche les oreilles. Me reviennent alors en mémoire les récits épiques des précédentes mises à mort : les rôles sont clairement distribués à l'avance et bien rodés au fil du temps. Pierrot tiendra solidement les pattes arrière, Jacques s'occupera de maintenir l'animal sur sa planche de sacrifice …sans oublier l'indispensable intrépide qui sauvera l'équilibre final en s'agrippant de toutes ses forces à la queue en tire-bouchon. Voilà enfin la bête, furieuse d'avoir été dérangée dans son sommeil dominical et terrorisée par le sort qui l'attend. Des grognements, des couinements d'épouvante, des ruades, des tentatives de dérobade mais la voilà bientôt terrassée en dépit de son opulente masse et de sa vigueur décuplée par l'épouvante et. Elle est là, sentant sa dernière heure arrivée, ligotée, à la merci du geste fatal irrévocable. Mon oncle préside la scène, un long couteau à lame fine et brillante entre les dents. D'un geste vif comme l'éclair, il plonge l'arme dans le cœur de la bête. Le sacrifice est consommé, les plaintes s'éteignent peu à peu. Le geste est virtuose. Que d'expérience, de doigté ! Bravo l'artiste !  |  | |
Je peux alors émerger de ma cachette et assister, maintenant le cœur plus léger, aux allées et venues précipitées et aux préparatifs pour la toilette de l'animal. Interdit aux âmes sensibles s'abstenir! Le sang est vite recueilli dans de grands pots préparés, de la paille est répandue sur le corps, enflammée pour roussir les soies et chacun s'arme d'un tuileau pour raser le cuir de l'animal de tout près, lui faire une belle peau douce et lisse avant le dépeçage final. Et me voilà maintenant, du haut de mes huit ans, plantée devant le colosse – immense carcasse vide, écartelée sur une grande échelle appuyée contre le mur, la tête pendante, le groin pleurant des larmes de sang dans une écuelle. Spectacle impressionnant et cauchemardesque dans la solitude et l'obscurité de la grange !
Chacun court en tout sens dans l'arrière-cuisine, il faut maintenant s'atteler sans tarder aux travaux de dépeçage, de découpe, de salaison, à la confection des fameux boudins noirs, des rillettes, rôtis et autres délicieuses cochonnailles. L'animal est débité : d'un côté la tête, pathétique et un peu grotesque, puis les côtes, l'échine, les jambons, un spectacle qui n'est pas sans évoquer cette scène de la Traversée de Paris où la caméra s'attarde sur les morceaux découpés du porc qu'on vient d'égorger au fond d'une cave. Mon oncle règne en maître sur ces travaux rudes qui réclament force et dextérité tandis que les petites mains se chargent du nettoyage des boyaux destinés aux saucisses. Nous sommes en février et les petits matins sont un peu frisquets, la brume s'étend sur la campagne au-dessus du ruisseau où nous allons nettoyer et rincer les boyaux fins. Ces mains sont devenues expertes au fil des années. Elles font adroitement glisser les boyaux sur un rameau souple d'osier puis, en véritable tour de passe-passe, les retournent et les grattent délicatement. Les voilà maintenant, ces boyaux, aussi fins et transparents que de la dentelle. Comme elle est glacée, pourtant, l'eau vive du ruisseau, les mains en sont toutes rougies.
Les invités arrivent maintenant, ce sont des embrassades, de grands rires et des accolades en ce grand jour, jour de sacrifice rituel mais aussi de retrouvailles annuelles. Les festivités peuvent alors commencer, l'ambiance est chaleureuse, bruyante et impatiente. Et devant mes yeux stupéfaits défile toute une cohorte de cousins, proches et lointains. Des visages familiers, des nouveaux-venus sont là, ils vont participer eux aussi aux ripailles. Le ton monte, les discussions s'enhardissent à la faveur de quelques verres du vin nouveau à la robe rubis, elles vont bon train et bientôt, on n'entend plus qu'un brouhaha bienheureux que vient interrompre l'arrivée, saluée par de joyeuses acclamations, du plat que je redoute le plus : la « sauce chocolat » (alias « sauce de pire ») à laquelle je ne peux, à mon grand dam, pas échapper ! De chocolat, elle n'a malheureusement que la couleur ! Il y a là un savant mélange de bas morceaux de porc – rien ne se perd dans le porc – accommodés avec le sang de l'animal fraîchement tué, cuisinés avec un art consommé que je ne sais pas reconnaître ! Un délice pour les initiés et…une torture pour moi ! Mais le festin se poursuit dans une belle et bonne humeur. Rôts et côtes joliment ficelés seront cuits sous la graisse et distribués à la parentèle, des ribambelles de saucisses et de boudins noirs prendront place à califourchon sur le séchoir, les pots de grillons et de ratons seront alignés sur une étagère, véritable galerie-témoin de cette journée sacrificielle et faste.
Cette évocation de la scène de la mise à mort du cochon réveille des souvenirs gravés au plus profond de moi mais bien vivaces – l’émotion et l’appréhension, vraie petite tragédie en coulisses pour âmes sensibles – mais aussi les gestes rituels qui restent inscrits dans ma mémoire d’enfant. C’est aussi le souvenir de l’atmosphère si animée des retrouvailles et le portrait haut en couleurs des héros de la fête qui me fait toujours chaud au cœur, quelques années plus tard. 
En Allemagne, quand on bat la pâte …Erika von Bassewitz, traduction Sylvie Lagnous, publié le 01.02.2010
Une petite fête chez des amis vers cinq heures de l'après-midi. Il y aura des crêpes, selon l'invitation, je me délecte à l'idée de faire un repas copieux. J'ai toujours eu un faible pour les crêpes toutes fraîches au fromage fondu, fourrées au jambon, à la pomme, à la cannelle ou au sucre et je ne suis pas la seule. Dans mon école dans le Bas-Rhin, les cours de français avaient trouvé de nombreux adeptes quand on nous a appris à faire des crêpes, variante française des Pfannkuchen. Je m'étonne bien sûr de l'heure du repas de mes amis allemands mais rien d'autre ne me surprend.
Les premiers invités sont assis dans un de ces vastes appartements anciens comme on n'en trouve qu'à Berlin Est. Mon amie, native de la capitale, fait circuler un plat. « Veux-tu un Pfannkuchen ? » me demande-t-elle. Elle tient dans la main une assiette pleine de ces boulettes rondes, saupoudrées de sucre en poudre qu'on appelle Berliner dans la région de la Ruhr. J'en goûte une et la pâte levée, le cœur sucré, la forme ronde et le sucre en poudre qui vous barbouille tout le tour de la bouche sont les mêmes que ceux des beignets que je connais. « Mais ce ne sont pas des crêpes! Ce sont des beignets », dis-je choquée.  |  | |
Je veux la détromper – ou peut-être tout simplement la tenter ? Quoi qu'il en soit, nous nous retrouvons dans sa cuisine quelques jours plus tard. Farine, œufs, lait fromage, sucre et cannelle sont déjà prêts. J'incorpore les œufs dans la farine et ajoute du lait jusqu'à obtenir une pâte semi-liquide. Je mets ensuite une cuillérée de pâte dans une grande poêle que je fais tourner jusqu'à obtenir une galette très plate et très fine. Dès qu'elle est ferme, je la retourne et la parsème de fromage. Mon amie m'observe, un sourire aux lèvres. « Ce sont des Eierkuchen », explique-t-elle avec assurance et coupe court à la discussion sur le sujet. Pour elle qui a toujours vécu à Berlin, mon étonnement est inexplicable. Et pourtant, elle les aime, les crêpes allemandes.
Deux mois plus tard, je me trouve à Munich dans une boulangerie. Je vois devant moi des Berliner, des beignets alors, qui ne s'appellent pas Berliner à Berlin mais crêpes, tandis que les Pfannkuchen s'appellent là-bas Eierkuchen. Je réfléchis et me demande quel mot employer ici en Bavière et lis sur l'étiquette près de la pâtisserie « Krapfen ? À Berlin, on les appelle Pfannnkuchen... », dis-je en bredouillant et mon voisin bavarois remarque: « Oui, oui, moi aussi j'ai été à Berlin, ils sont un peu bizarres là-bas, il faut s'habituer à leurs appellations. Ils ne disent pas non plus Semmel mais «Schrippe» » – « Ah, tu veux sans doute dire petits-pains… », dis-je tout bas en repensant aux Krapfen que j'ai goûtés en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.  |  | |
Pour faire ces petites friandises, on confectionne des boulettes de pâte à choux que l'on plonge aussitôt dans une friteuse. La pâte perd rapidement sa forme ronde pendant la cuisson, d'où le nom : le mot Krapfen vient du vieux haut-allemand krapho – qui signifie crochet ou griffe. Le résultat, le plus souvent légèrement informe, est malheureusement aussi terriblement gras qu'irrésistible.
Ils n'ont rien à voir avec les Krapfen bavarois car les Krapfen bavarois sont des crêpes berlinoises et les crêpes berlinoises sont des beignets rhénans. Je dessine dans ma tête une carte de géographie linguistique des boulettes rondes de pâte au levain : à l'Est, à Berlin et dans le Brandebourg, on dit Pfannkuchen, dans le Sud, en Bavière, Krapfen et, dans le reste de l'Allemagne, on dit Berliner, terme qui m'est familier.
La carte ne résiste pas longtemps car je dois me rendre à Francfort sur le Main. J'ai une envie urgente de café après le long voyage en train ; ce café, je le prends chez le boulanger. Je fais donc la queue et lance des œillades vers la pâtisserie, elle semble appétissante. Les Berliner, je veux dire, les Pfannkuchen, euh, Krapfen, que vois-je écrit là? Kräppel? Je me dis tout bas « Ils sont fous, ces Allemands... » Peut-être devrions-nous simplifier comme les Autrichiens et ne manger ni Pfannkuchen ni crêpes mais des Palatschinken.
Encadré-infos:Les gâteaux au levain, appelés Berliner en Allemagne de l'Ouest, préparés à l'origine à Berlin et appelés Berliner Ballen en raison de leur forme ronde, sont devenus au fil du temps des Berliner. Ils s'appellent ainsi aujourd'hui à l'Ouest de Lübeck, dde Braunschweig et d’Ulm. Comme les boules étaient frites à la poêle, les Berlinois les appelaient Pfannkuchen. Ce nom s'est aussi répandu dans la plupart des régions de l'ancienne RDA. On vous comprend toutefois mieux lorsque vous parlez de Kräppel entre Mayence et Erfurt. Dans le Sud, par contre, en Bavière et en Autriche, c'est le terme de Krapfen qui prédomine.
Si tout ceci est trop confus, vous pouvez éviter les écueils linguistiques et passer à la pratique : voici quelques recettes.
Pfannkuchen / Eierkuchen / Palatschinken
250g de farine, 1 pincée de sel, 3 œufs, 450 ml de lait
Ajouter et mélanger successivement les ingrédients et laisser reposer. Faire frire ensuite 2 minutes environ dans une poêle à feu vif de chaque côté, retourner et ajouter à votre goût du fromage, du jambon, des œufs, de la confiture, du sucre, du nutella, de la cannelle, du beurre, des fruits ou des légumes sur la pâte. Déguster aussitôt !
Berliner / Pfannkuchen / Krapfen / Kräppel
225 ml de lait, 1 cube de levure, 500 g de farine, 2 œufs entiers, 2 jaunes d'œuf, 50 g de sucre, 50 g de beurre ramolli, 1 pincée de sel, de la confiture (pour fourrer), de l'huile à frire, du sucre en poudre.
Chauffer légèrement la moitié du lait, y incorporer lentement la levure et pétrir avec 150 g de farine. Laisser monter la pâte une demi-heure en la couvrant, pendant ce tempsbattre les œufs avec les jaunes et le sucre. Mélanger ensuite la pâte avec le reste du lait, le beurre, le sel et le reste de farine et laisser gonfler une demi-heure. Former au bout d'une demi-heure environ 30 boulettes, les aplatir légèrement et les laisser reposer encore 45 minutes. Cuire ensuite les boulettes à 180° dans une grande quantité d'huile, les égoutter et les fourrer de confiture) à l'aide d'une poche à douille. Pour finir, saupoudrer de sucre en poudre. |

Un kebab sans frites : un Français à BerlinChristiane Jokel, traduction Ariane Kujawski, publié le 01.11.2008
»Halt!«, crié-je, « c'est rouge! ». Pas le temps de réfléchir vraiment au sens de »Halt« en français. Mon copain, un Français, veut traverser la rue, alors que le feu est rouge et qu'à 30 mètres une voiture s'approche sous la pluie. Il me jette un regard interrogateur, car la dite voiture n'avance pas plus vite qu'une grand-mère en rollers. Mais je lui fais comprendre que ça fait partie des choses qui ne se font pas ici, à Berlin. Cependant, je suis parfaitement consciente que dans son pays, les petites frayeurs, que se font piétons et automobilistes, sont quotidiennes.
C'est donc au vert que nous traversons la rue assez large. « C'est tellement spacieux ici », constate-t-il en mettant sa capuche, « et aéré ». Il n'attendait pas cela d'une capitale. Alors qu'à Paris, les rues et les immeubles semblent lutter de façon menaçante pour leur territoire, on a l'impression qu'à Berlin, on peut respirer plus librement. Seuls les pigeons sont bien partout, menaçants.
Nous atteignons enfin la destination de notre promenade citadine, courte mais arrosée: le meilleur kebab de Kreuzberg, digne représentant de la « gastronomie » allemande. Par rapport aux prix français, ce fast-food turc à Berlin est vraiment bon marché - comme beaucoup d'autres choses. Mais un ingrédient important manque dans les kebabs allemands, ce sont les frites. Etrange habitude de les omettre, constate mon copain français. Comme il ne me laisse pas tranquille et veut savoir pourquoi, je pose la question à l'homme trapu derrière le comptoir. « Parce que kebab assez gras comme ça ». Voilà ce que j'appelle une réponse sincère.
Ce ne sont pas seulement les feux verts qui attirent l’attention d'un Français, non, il y a aussi les espaces verts et les nombreux arbres. Pour un environnement urbain, la végétation ici est assez luxuriante, ce qui plonge mon copain dans l'étonnement.
La météo ne nous accordant pas l'occasion d'une vraie promenade, nous pouvons au moins jeter un oeil sur les rues bordées d'arbres, en particulier sur le Tiergarten, du haut des 100 mètres du panorama de la Potsdamer Platz. Du vert, il n'y en a pas autant dans le centre de Paris, dit-il; sauf si l'on compte le vert des feux pour les piétons. Mais à Paris, les bâtiments sont plus jolis. Il a sans doute raison. Chaque ville a son charme.
La France et l'Allemagne ont beau se ressembler, certaines différences subsistent - pas seulement dans l'image de la ville, mais aussi dans le comportement dans la circulation routière. L'euro a beau connaître une brillante envolée. Ce qui rend une liaison franco-allemande vraiment excitante : c'est la découverte ensemble de nouveaux arts de vivre. 
« Garde-toi des faux amis ! »Larissa Beutin, traduction Anne-Solène Rolland, publié le 22.10.2008, Série Vieille Chaussette
Lorsque j'ai évoqué le thème des « faux amis » auprès de mes amis, j'ai eu droit à des visages en colère et à des commentaires plutôt négatifs : « Ce sont des « amis » qui ne sont là que quand ils ont besoin de toi » ; « Ah oui, mais si c'est l'inverse, ils te laissent tomber vite fait ». Tous avaient l'air d'avoir déjà eu de très mauvaises expériences avec de faux amis. Mais que de « faux amis » puissent être quelque chose de bien et de drôle n'est venu à l'idée d'aucun d'entre eux. Je vais même jusqu'à affirmer que des amitiés peuvent naître grâce à de « faux amis ». Les relations franco-allemandes sont fortement marquées par les « faux amis ».
Par le traité de l'Elysée du 22 janvier 1963, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer ont scellé l'amitié franco-allemande et depuis lors, les deux rives du Rhin se construisent en lien toujours plus étroit. Les échanges entre la France et l'Allemagne fleurissent, de plus en plus de couples franco-allemands se forment, il existe une journée franco-allemande, des écoles franco-allemandes, et plein d'autres choses encore qui renforcent les relations franco-allemandes. Mais plus les deux nations sont proches, plus les « faux amis » apparaissent. Les faux amis dont je parle ici sont ceux que recèle la langue. Mots trompeurs, à l'apparence et aux sonorités semblables à s'y méprendre, mais qui ont une signification tout à fait différente. A l'inverse des faux amis réels, ils ne suscitent pas (en général) de mauvaise humeur mais au contraire des réactions perplexes et amusées – pour autant qu'ils soient démasqués. Souvent, ils se contentent de révéler la différence entre l'allemand et le français et nous montrent que, bien que nous soyons si proches les uns des autres, de petites différences culturelles subsistent.
Récemment encore, à la boulangerie, j'ai été témoin de ce problème de communication assez comique : « Qu'est-ce que c'est ? », demandait dans un allemand haché une jeune Française à celle qui l'accompagnait, en montrant une part de « Forêt Noire ». « C'est une délicatesse allemande » répondit la femme, avec un accent allemand caractéristique. Déconcertée, la jeune Française fronça les sourcils : comment donc pouvait-on définir une pâtisserie comme un sentiment de « délicatesse allemande » ? Court instant de confusion qui chez l'une suscita un froncement de sourcils d'étonnement sur les bizarreries allemandes, et ne fut pas même remarqué par l'autre. Ma mère fut elle aussi victime d'un autre « faux ami » lorsque, jeune fille, elle rencontra mon père et quitta Paris pour Berlin. Lorsqu'elle fit gentiment remarquer à mon père qu'il avait oublié son « Sack » dans la voiture (en allemand, Sack peut signifier testicules, ndlr), elle récolta un rire franc de la part des amis de mon père. Lorsque, longtemps après, nous rendîmes visite à ma grand-mère maternelle, celle-ci dit à mon petit frère : « Tu es devenu très grand ». Embarrassé, il rétorqua : « Toi aussi, tu es devenue grosse ». Par inadvertance, sans penser l'insulter, il avait confondu le mot allemand « groß », « grand », avec le mot français « gros ». Bon, il aura sans doute récolté un regard furieux.
Mes amis rirent car ils avaient enfin compris ce que j'entendais par « faux amis ». « J'en ai déjà rencontré un, un « faux ami de ce genre », raconta Isabelle. Pendant son premier séjour en Allemagne, elle habitait chez une Allemande qui ne l'appréciait pas particulièrement et ne s'en cachait pas. Mon amie s'efforça de gagner son amitié puisqu'elles devaient s'accommoder l'une de l'autre pour quelque temps. Elle entendit un jour par hasard dans une conversation que sa colocataire bourrue voulait s'offrir un nouveau « plumeau » : elle la devança et lui remit un plumeau qu'elle avait gentiment emballé dans un paquet cadeau.
Lorsque son hôtesse découvrit le plumeau, elle se mit en colère et demanda à mon amie sur un ton pernicieux si elle ne trouvait pas l'appartement assez propre. Ce n'est qu'après quelque temps que le malentendu se dissipa : toutes deux ne purent qu'en rire franchement. Ce n'était pas un nouveau plumeau qu'elle souhaitait mais un nouveau « plumard » Au moins, ce faux ami là avait brisé la glace entre elles. Car, si pénibles que puissent être ces petites confusions, elles sont aussi un grand enrichissement de l'échange franco-allemand et décrispent la communication souvent vraiment compliquée entre Français et Allemands, en leur offrant des anecdotes inoubliables sur le pays de l'autre.
Une affaire de prénomsOdile Zeller, publié le 22.09.2008, Série Vieille Chaussette
Vous connaissez Marianne? Allons, toutes les mairies ont la leur. Le Michel, son pendant allemand, apparaît dans les caricatures ; fumant la pipe et coiffé d'un bonnet de nuit, cette figure allégorique est inconnue en France. Marianne a une allure plutôt sexy alors que le Michel n'est qu'un paysan peu dégourdi.
Les prénoms ont une place particulière dans la langue. Sauriez-vous marier une madeleine et un Dietrich ? Impossible ! Que ferait le biscuit favori de Proust avec un passe-partout, cette clé qui ouvre une série de serrures ? Et les objets suivants : berthe, charlotte, marise – un casse-tête pour les non-francophones !
La charlotte aux pommes est connue chez les gastronomes, son moule en forme de cloche évoque le couvre-chef de la malheureuse Charlotte Corday. La marise racle la pâte du gâteau avant que les petits doigts ne s'approchent, et avec la berthe en aluminium, on allait chercher son lait frais à la ferme voisine.
Les prénoms masculins peuvent virer à l'insulte : Le jules chez Piaf, le julot, souteneur de son état, ou le jean-foutre, ne sont pas de bonne compagnie. Et faire le jacques ou le mariolle est interdit à l'école. La mode a mis au goût du jour le marcel, le maillot de corps des débardeurs, ces forts des halles qui déchargeaient les camions. Les ouvriers allemands portent un bleu que l'on surnomme blauer Anton.
La philippine, une amande dédoublée qui donne lieu à un jeu, n'a rien à voir avec Philippe. Son origine vient de l'allemand vielliebchen, traduisez « qui aime beaucoup » ; effectivement, les deux moitiés épousent la même coquille.
Pour les adolescents, un Rémy est un rabat-joie sans ami. Un Jacky roule dans une petite berline, toutes fenêtres ouvertes et musique au maximum. Si le volant est couvert de tissu-peluche, le conducteur est un Jean-Michel. En Allemagne, le Werner serait une sorte de Jacky.
Les prénoms usuels focalisent l'intérêt et donnent naissance à des expressions courantes. Monsieur tout le monde est Otto-Normal-Verbraucher ; la Gretchenfrage, question existentielle issue de Faust, laisse les germanistes perplexes.
Jean qui rit a son pendant outre Rhin : Hans im Glück, une sorte de Candide. Jean qui pleure change de sexe en Allemagne et devient une Heulsuse. Cette construction se trouve aussi sous la forme de Meckerliese, une sorte de « râleuse ». Mais des deux côtés du Rhin, l'Auguste est un clown blanc.
Matthäus am 5. ou Matthäi am letzten, terme par lequel on annonce qu'une personne en est à la dernière extrémité de sa vie, évoque le passage de la Bible lu aux mourants.
Pour ne pas vous laisser sur cette note triste, nous vous proposons en annexe un petit jeu. À vous de retrouver le sens de ces prénoms passés dans la langue courante. Bonne chance ! Quiz 1. La dame-jeanne est a) une gourde b) une jolie robe c) une boîte aux lettres
2. Le jéroboam est a) un vieux bonhomme b) un meuble c) une bouteille de vin de plusieurs litres
3. Claudine a donné son nom à a) un corsage b) une jupe c) un col rond
4. Une Marie-Louise entoure a) un jardin b) un tableau c) une fenêtre
5. La jeannette sert à a) repasser les manches des chemises b) nettoyer les vitres c) allumer le feu
6. La berthe permet de transporter a) le lait b) l'eau c) le beurre
7. Le marcel est-il a) un bleu b) un baladeur c) un débardeur ?
8. Le dietrich est un diminutif qui signifie a) un Allemand b) un passepartout c) un rossignol
9. La charlotte a) se déguste b) se porte sur la tête c) se place après usage dans le lave-vaisselle.
10. Le théâtre de marionnettes en allemand reprend le prénom d'un des rois mages. Lequel ? a) Melchior b) Balthazar c) Gaspard
Solutions : 1a, 2c, 3c, 4b, 5a, 6a,7c,8b,9a,b et c,10c |
Le français, langue de puristes ? Céline Moison, publié le 22.08.2008, Série Vieille Chaussette
Je surprends souvent des amis allemands ou d'autres nationalités à sourire sur l'accent des Français se lançant dans une phrase en anglais, avec souvent – il est bien vrai – un accent misérable. Et la conversation enchaîne immanquablement sur le purisme des Français, soucieux de garder leur si belle langue intacte, leur langue de Molière, sans ajouts de celles de Shakespeare, Goethe ou Cervantès. On ressort ensuite la bien connue Loi Toubon de 1994 sur l'emploi obligatoire de la langue française notamment dans les services publics de radio et télévision. Cet argument est immanquable. Monsieur Toubon, saviez-vous que vous étiez connu dans le monde entier ? Pas pour le rôle que vous avez pu jouer en tant que ministre de la justice ou encore député européen à l'heure actuelle. Non, votre succès international repose sur cette loi qui confirme si facilement le cliché du Français renfermé sur sa culture, sa langue et ses traditions séculaires. S'il est vrai que les Français ont un tantinet tendance à entretenir une fierté nationale qui ferait frissonner si elle se trouvait sur l'autre rive du Rhin, ne nous laissons pas tenter par une aussi rapide simplification. À cette classification en tiroirs, j'aimerais poser un bémol.
Dans les brasseries, on commande bien plus de sandwichs que de casse-croûtes. Les jeunes se rendent au club de foot en scooter ou en rollers. Le week-end, on va faire la fête dans des raves où un DJ joue de la turntable. On mange des cakes, des brownies, des cookies (très bon les cookies d'ailleurs), des muffins. On a remplacé le walkman – qui n'est plus très cool – par des players mp3. On regarde des DVD (parfois même en anglais). Mais la langue française ne fait pas que des emprunts outre Manche. Qu'en est-il de wagon? Pas très français ça comme mot. Ou bien le petit schnaps que l'on savoure après le repas ? Sans oublier les belles edelweiss à la montagne et le leitmotiv en cours de lettres. Puis continuons par l'influence arabe, car la langue française, une fois sortie de l'Hexagone, ne connait plus de frontières. Il était une fois, dans un petit bled de Normandie, un fils de toubib qui se prenait pour un caïd. On pourrait passer des heures à lister tous les emprunts linguistiques qui se retrouvent dans la langue française. Car comme chaque langue, le Français n'échappe pas à la règle. Fidèle miroir de son histoire passée et s'imbibant des influences contemporaines, elle est en perpétuel mouvement et à l'heure actuelle en pleine mondialisation.
Alors chers amis, même si nous prononçons kek, meufine, sandouiche et Mickael Djacksonne, ne venez pas me raconter que la langue que nous parlons en France est vieillotte et désuète, saperlipopette !
Texte de la loi Toubon : www.culture.gouv.fr Vocabulaire croustillant Odile Zeller, publié le 22.07.2008, Série Vieille Chaussette
La gastronomie, la manière de manger, de préparer les plats, les recettes, en disent long sur les peuples. Prenons le pain. De nombreuses civilisations ignorent son usage. Comment manger du pain avec des baguettes ?
Autour de cette denrée de base, tout un champ sémantique du français s'est développé. Un enfant turbulent est « mis au pain sec », un débutant chanceux « mange son pain blanc ». Le salarié « gagne son pain » quotidien, quand il est surchargé de travail « il a du pain sur la planche », s'il est licencié, on lui « retire le pain de la bouche ». Il a perdu son « gagne-pain » ! Et pour rester en vie, il est préférable de « ne pas perdre le goût du pain».
Partager le pain engendre une fraternité entre compagnons, entre copains qui s'arrête si le doute s'installe sur l'honnêteté du partenaire. Moi, Monsieur, « je ne mange pas de ce pain là ! »
L'aspect financier de la boulangerie apparaît aussi dans la langue. En allemand comme en français, un succès commercial « se vend comme des petits pains ». Avec la hausse du coût de la vie, une expression de 1690 est revenue à la mode : « Ça ne mange pas de pain » entend-on pour souligner la modicité de la dépense. En cherchant bien, vous payerez votre achat « une bouchée de pain »
Toutes sortes de pain emplissent les casiers ou paniers de la boulangère : baguette, pogne, pain battu, miche, bâtard, ficelle. L'aventure d'une tranche de pain se termine parfois en panure ou chapelure ou en pain perdu.
Outre-Rhin, la famille du mot Brot est tout aussi riche : le patron est le Brotherr, le chômeur brotlos, travailler, c'est aussi gagner son pain : sein Brot verdienen… L'étudiant pauvre entame un Brotstudium et se nourrit de Brotsuppe.
Par contre la Brotmaschine à couper le pain est inconnue en France. Pas question de couper le pain, on le tranche au couteau ou on le rompt à la main. 
La recette du 14 juillet Anne-Laure Edoh, publié le 14.07.2008
Pour réussir à la perfection ce jour férié, nous suivrons la recette classique. Tout d'abord, préchauffez vos invités avec les magnifiques défilés qui se déroulent dans toutes petites et grandes communes de France au rythme des fanfares jouant l'hymne national « la Marseillaise ». Même si, de nos jours, les jeunes trouvent cette tradition assez ringarde, la majorité des Français reste très attachée à ce rituel.
Versez cette préparation dans un stade où la plupart du temps les « Marcel » et les « Ginette » ont l'habitude de se rejoindre autour d'un énorme barbecue, sans oublier bien sûr leurs fameuses potions magiques qui varient selon les régions : dans le Sud, on opte pour la douceur et la fraîcheur d'un « jaune », plus connu sous le nom de pastis, et dans le Nord et le Centre de la France, rien ne remplace un bon petit rouge ou une bière.
Assaisonnez le tout de magnifiques feux d'artifice, de la chaleur et convivialité des bals populaires, une dernière pincée de vœux présidentiels pour l'officialité, de fanions colorés virevoltants, une buvette, des chaises longues et un concert. Laissez bien mariner une soirée et vous obtiendrez la recette idéale pour passer une fête du 14 juillet à la bonne franquette et dans les règles de l'art ! 
« Lire les lévites » ou les bonnes vieilles punitions moyenâgeuses Céline Moison, publié le 22.06.2008, Série Vieille Chaussette
Lorsque j'étudiais l'allemand à l'université, j'avais acheté un jour un livre sur les expressions idiomatiques allemandes, et il y avait dedans cette expression bizarre : jemandem die Leviten lesen, traduisez par « sermonner, remonter les bretelles à quelqu'un », littéralement : lire les lévites à quelqu'un. A l'époque, je m'étais dit que ce n'était pas la peine de la retenir, pensant que c'était désuet, le genre d'expression qu'on apprend à l'école et que lorsque l'on arrive à s'en souvenir et la placer fièrement dans une conversation, il y a comme un silence, suivi d'un fou rire général. Du genre : « Ah oui tout à fait, car qui vole un œuf, vole un bœuf… » (Règle numéro un en conversation : éviter les dictons.) En plus, lire les lévites, ça me faisait penser à lévitation, donc à chaque fois, j'imaginais la personne réprimandée prendre le large par les airs, comme dans la pub de Red Bull.
Mais au bout de plusieurs années en Allemagne, j'ai dû me rendre à l'évidence. L'expression, sans être la plus usitée dans le pays, est encore assez courante. Son origine remonte au Moyen-Âge, et c'est là que les choses deviennent vraiment intéressantes.
A l'époque, les moines n'étaient pas vraiment réputés pour leur train de vie exemplaire, ne respectant leur devoir de prière, de travail et d'austérité que très approximativement. Chrodegang, évêque de Metz et haut personnage politique et religieux du viiie siècle, révolté par ce comportement peu conforme aux principes de l'Église, engagea alors une réforme de la vie monastique. Il s'inspira des règles de culte des bénédictins, qui prévoyaient entre autre des pratiques de punition et de dévotion particulières. Chrodegang faisait notamment lire à ses moines un passage de la Bible tiré du Troisième Livre de Moïse, le Lévitique. Or le Lévitique n'est pas vraiment le livre le plus rigolo de la collection : des pages et des pages de règles de culte prônant divers types de sacrifice à faire en tant que prêtre. On comprend alors pourquoi lire les Lévites devint rapidement synonyme de souffrance, voire de torture parmi les moines réprimandés.
Au fil des siècles, l'expression a évolué en un « Lui, je vais lui lire les lévites » : 1 200 ans plus tard, la souffrance des moines de Chrodegang est encore palpable.
On dit souvent qu'une fois que l'on a compris le sens profond d'une expression et son origine, il est plus facile de l'utiliser. Mais, dans mon cas, l'association d'images est désormais trop ridicule : je vois un évêque sévère, un vieux livre poussiéreux, quelqu'un en lévitation et des bretelles remontées. Mélangez le tout et dites-moi dans quel genre de situation je vais bien pouvoir placer cela. 
Une histoire de WurstAriane Kujawski, publié le 22.05.2008, Série Vieille Chaussette
« C'est bizarre quand même, cette passion qu'ont les Allemands pour la saucisse », me disait une amie française récemment. Même si je lui fis remarquer que le mot « passion » était peut-être un peu fort, je dois dire que sur le fond, elle n'a pas tout à fait tort. La saucisse, die Wurst, cette préparation à base de viande, de lard, de sel et d'épices, accompagne les Allemands dans leur quotidien. Elle se décline sous toutes les formes et toutes les tailles, de la Wurst du petit-déjeuner (qui désigne la charcuterie en tranches) à la Bratwurst ou la Currywurst, des saucisses grillées, en cas de petit creux dans la journée, sans oublier la Leberwurst, une sorte de pâté de foie. Et le dernier cri : la Wurst pour enfants, découpée en forme de petits animaux souriants pour la rendre plus appétissante.
Avec plus de 1 500 variétés dans le monde, il n'existe pas une, mais des saucisses ; en Allemagne, on en trouve environ 50. Chaque région a une spécialité différente : parmi les plus célèbres, celles de Thuringe ou de Nuremberg. La Wurst fait entièrement partie du patrimoine gastronomique allemand ; de l'Abendbrot (la collation du soir) au repas de Noël, elle possède outre-Rhin un caractère traditionnel incontestable.
Il n'est donc en rien étonnant de retrouver ce qui est presque un emblème de l'Allemagne dans le vocabulaire de tous les jours, et pourtant je ne peux m'empêcher de sourire à chaque fois que je la rencontre dans une conversation. Demandez à un Allemand s'il préfère des pâtes ou du riz pour le dîner, il vous répondra peut-être « das ist mir Wurst » (prononcez Wurscht), littéralement : « ça m'est saucisse », ce qui en français signifie « ça m'est égal ». Vous quittez une ville que vous aimez, vos amis et votre travail, et l'on vous fredonnera avec compassion : « Alles hat ein Ende, nur die Wurst hat zwei » (tout a une fin/un bout, seule la saucisse en a deux) ; ce proverbe a même été mis en chanson par Stephan Remmler en 1987. On se moque de vous, vous vous sentez vexé ? Vous êtes alors « beleidigt wie eine Leberwurst », c'est-à-dire littéralement « vexé comme un pâté de foie ». Cet ancien proverbe daterait de l'époque où l'on pensait que chaque sentiment provenait du foie.
C'est indiscutable: la saucisse a su se faire une place bien douillette dans le quotidien allemand, bien au-delà du simple aspect gastronomique. Quant aux ingrédients exactes des saucisses en question, la question reste entière... Et parfois, mieux vaut ne pas savoir de quoi elles sont faites, faute de perdre l'appétit – voire le sommeil. Bismarck lui-même dit un jour: « Moins les gens savent comment sont faites les saucisses et les lois, mieux ils dorment ! » 
Dans la famille des baies, je demande la « Ribisel » !Aurélie Daoulas, publié le 22.04.2008, Série Vieille Chaussette
Moi, j'aime bien le mot « Ribisel » en allemand. Je le trouve amusant, doux, coloré et sucré. En fait, c'est de l'autrichien ou de l'allemand d'Autriche, si vous préférez. Et en français, cela signifie « groseille ». Ce mot a l'avantage d'être très pratique quand vous faites vos courses en Autriche. Vous avouerez que « Ribisel » (nom scientifique ribes), c'est franchement plus facile à retenir que… Comment dit-on déjà « groseille » en allemand standard ?
« Erdbeere », c'est la fraise. « Himbeere » ? Non, ça c'est la framboise. « Brombeere » ? C'est la mûre. Essayons enfin avec « Johannisbeere ». La noire (« schwarze Johannisbeere ») étant déjà prise par le cassis, il nous reste donc la rouge (« rote Johannisbeere ») qui, enfin nous y sommes, est bel et bien la groseille ! Et si vous êtes de passage à Vienne, les Autrichiens ne manqueront pas de vous recommander leur « Ribiselwein », petit vin de groseille, très agréable à boire sur une terrasse, les soirs d'été. Avec modération, naturellement… 
»Mach keine Fisimatenten!«: amour, sexe et Bataille des NationsAriane Kujawski, publié le 22.03.2008, Série Vieille Chaussette
Habiter en colocation avec trois Allemands, il n'y a rien de mieux pour améliorer son niveau de langue, et surtout pour savoir ce que nos voisins outre-Rhin pensent de nous. C'est en discutant un soir sur la « chaude » réputation amoureuse des Français en Allemagne que j'ai entendu pour la première fois l'expression « Mach keine Fisimatenten ! ». Les linguistes se disputent encore sur l'origine exacte de cette expression ; l'explication la plus décriée scientifiquement est aussi la plus populaire, et je ne résiste pas à l'envie de vous l'expliquer.
Octobre 1813, à Leipzig. La Bataille des Nations bat son plein entre Napoléon et une coalition anti-française réunissant entre autres la Grande-Bretagne, la Russie, l'Espagne, la Prusse et l'Autriche. Napoléon espère dominer définitivement l'Allemagne, et a pour cela réuni une forte armée derrière lui. Oui mais voilà, ces soldats sont en guerre depuis un certain temps, et ont tout de même envie de prendre du bon temps. Séduits par les jeunes filles de Leipzig, on dit qu'ils leur faisaient des avances en les invitant à venir « visiter ma tente », une expression dont l'équivalent phonétique allemand serait « fisimatenten ». Les jeunes filles qui cédaient aux avances des soldats français se faisaient ensuite sévèrement rabrouer par leurs mères. Celles-ci prirent alors l'habitude de mettre leurs filles en garde de ne pas recommencer, en leur disant d'un index menaçant : « Mach keine Fisimatenten ! » (Ne fais pas de « Visimatentes »). Depuis, l'expression est devenue l'équivalent allemand de notre « Ne fais pas de bêtises ! ».
On le voit, la réputation des « french lover » n'est donc pas si récente. Mais en Allemagne, elle semble être plus appréciée aujourd'hui qu'au XIXème siècle ! 
De la Pologne, la Hollande et le politiquement correctCéline Moison, publié le 22.02.2008, Série Vieille Chaussette
Dieu sait si j'aime ces petites expressions rigolotes en allemand, chaque mois j'élis ma préférée et je me pose comme défi de l'utiliser au moins une fois par jour. De « Du alte Socke » (espèce de vieille chaussette) à « Treulose tomate » (tomate ingrate), c'est un vrai bonheur. Et pourtant, ce week-end, une expression, ou plutôt deux, m'ont laissée paf. Tout d'abord, Kathrin : « Ah non, si tu fais ça, mon vieux, la Pologne sera ouverte, c'est moi qui te le dis ! » Pardon ? « Dann ist Polen offen », ce ne serait pas un peu à la limite du politiquement correct ça, que l'on se réfère à l'ouverture des frontières dans le cadre de l'Accord de Schengen ou que l'on remonte à l'invasion de la Pologne par les nazis ? Face à l'inflexion de mon sourcil droit, Jan reprend de plus belle : « Si tu aimes le registre, j'en ai une pas mal non plus : Dann ist Holland in Not ! La Hollande dans la misère ! » . Et pourtant, malgré les apparences, aucune d'elles n'est le produit d'une vieille blague de SS.
« Jetzt ist Polen offen » remonte à bien plus loin que cela, à l'époque où la Pologne, l'un des royaumes les plus puissants d'Europe, se déchire de toutes parts, notamment du fait de guerres entre ses petits duchés, jusqu'à ce que le territoire soit finalement divisé entre la Prusse, l'Autriche et la Russie. La grande et puissante Pologne devient alors une étendue sans véritable frontière, « ouverte » à l'invasion. D'où l'usage de l'expression « Alors là, c'est que la Pologne est ouverte », dans le sens : « Si c'est vrai, alors tout est vraiment possible », puis : « Si c'est vraiment le cas, ça va barder ! »
Quant à la Hollande dans la détresse, ici les traces sont plus floues, mais on suppose que l'expression vient de la situation géographique de la région et des grandes catastrophes naturelles qu'elle a connues. L'image de la Hollande et de manière plus générale des Pays-Bas dans la détresse exprime en allemand une grande désapprobation, rejoignant le sens actuel de « Polen offen ». J'aimerais bien avoir une expression comme cela en français, quelque chose du genre « Si tu ne me rends pas mes chaussettes, ça va être la Belgique sans frites ». Ça en imposerait, non ? 
Edition spéciale Journée franco-allemandeSérie « Vieille chaussette »Tirer quelqu'un dans le cacao, être une grenouille de bénitier, se réjouir biscuits, être vexé comme un rat sans queue ; que feraient le français et l'allemand sans leurs expressions idiomatiques « sans queue ni tête » dont on se souvient bizarrement souvent bien mieux que la déclinaison des verbes irréguliers – leur extravagance les rend inoubliables et l'image évoquée se grave dans nos cerveaux. Tout linguiste raffole de ces expressions insensées, reflétant elles aussi à leur manière la langue étrangère que nous nous efforçons d'apprendre. Vous vous en doutez, le sujet est passionnant, hilarant et digne de remplir à lui tout seul une nouvelle rubrique.
A l'occasion de la journée franco-allemande 2008, rencontres.de a inauguré une nouvelle série, « Vieille chaussette », qui paraît tous les 22 du mois dans la rubrique Art de Vivre / Impressions et qui présente des expressions burlesques ou inhabituelles de la langue allemande. Le titre est inspiré de l'expression allemande « Du alte Socke », espèce de vieille chaussette, petite offense gentille et expression préférée de Céline Moison, initiatrice de cette nouvelle série.
»Durch den Kakao ziehen« Céline Maurice, publié le 22.01.2008, Série Vieille Chaussette
Un ami français me chargea un jour de traduire pour lui un article paru dans un magazine musical allemand. Je me mis avec enthousiasme à la tâche, combattant vaillamment le langage bien particulier de la presse spécialisée. Au terme de cette lutte acharnée, une phrase demeurait mystérieuse : le journaliste commentait les paroles des chansons en indiquant que le groupe américain n'hésitait pas à « traîner le président George Bush dans le cacao ». Pardon ? Mais pourquoi un groupe de hardcore new-yorkais, a priori peu soupçonnable de pulsions conservatrices, voudrait comparer « W » à une chose aussi sympathique qu'une truffe de Noël ? Et mon Langenscheidt de demeurer froidement muet sur le sujet. Je me triturai donc les méninges pour bidouiller, à force de créativité, une traduction pas trop contradictoire.
Juste avant de rendre mon travail, je m'ouvris tout de même de ce souci gastronomico-politique à mon aimable colocataire. Force est d’avouer que c'est toujours un plaisir d'offrir à ses proches une bonne occasion de rigoler ! Surtout que ça n'empêcha pas ce serviable garçon, après avoir séché ses larmes d'hilarité, de me délivrer de mes tourments linguistiques : jemanden durch den Kakao ziehen, ça veut dire casser du sucre sur le dos de quelqu'un... ce qui reste finalement dans le même registre pâtissier.
Sans cette explication salvatrice, j'aurais été chocolat, comme dirait Bobby Lapointe ! 
Berlin, un matin gris d’été.Florence Knosp, publié le 15.07.2008
Je sors de chez moi, arpente les rues. Il fait gris. L'air frais souffle un sentiment d'automne un peu trop précoce. La ville s'agite, milieu de semaine en métropole occidentale. Les trains, les trams, les gens vont et viennent. Certains attendent patiemment aux coins des rues pour pouvoir traverser sans encombre, marchent d'un pas énergique ou hésitant selon leur degré d'éveil et d'envie. Certains sirotent un café bien chaud, les mains serrées sur le petit gobelet en carton salvateur des matins un peu trop brutaux.
D'autres se décident et se risquent à courir pour ne pas être en retard. J'affronte alors les sourcils froncés des passants trop sages pour faire face à l'Ampelmann trop menaçant. Aussitôt ce dernier devenu vert, les gens se heurtent et se bousculent pour sauter au plus vite dans le wagon rouge et jaune qui les emmènera plus loin. L'odeur de friture et de charcuterie enrobant les imbiss ici et là parfume déjà les rues où les ouvriers savourent quelques minutes de répit. Quelques jeunes filles se penchent sur une vitrine de boutique, regardant avec convoitise les accessoires indispensables qui feront d'elles les reines de la cour du collège.
La brume humide du matin donne à cette journée un air d'ailleurs. Je respire profondément et m'envole dans des pensées parfum voyages au bout du monde. Soudain, le temps presse. Mon pas se fait plus rapide, poussé par l'appréhension de louper une correspondance paraissant soudainement vitale. Inquiétudes urbaines.
Hackescher Markt. Un regard jeté sur l'horloge de la station depuis la place pavée et irrégulière. Le bruit rauque et constant du S-Bahn qui s'approche. La Fernsehturm se dessine dans la brume et observe en témoin les agitations matinales. Il faut se mettre à courir, traverser le marché, croiser l'arbre solitaire, une, deux, trois volées d'escaliers, le souffle plus rapide, le signal des portes prêtes à se fermer. Ouf.
Le train s'élance dans sa course. Reprenant mon souffle, je me faufile en titubant entre les gens me dépassant de toutes parts, essayant de me tenir tant bien que mal aux barres de métal froid, entre les bras, les corps et autres vélos qui me barrent le chemin, pour finalement accéder à une place assise, restée inexplicablement libre. J'hésite en regardant le paysage flou qui défile à travers les vitres. Je pense à plonger ma main au fond de mon vieux sac en désordre pour en sortir le livre qui m'accompagne ces jours-ci, puis préfère profiter de ce moment en suspend, entre deux destinations, deux ailleurs. Laissant mes pensées vagabonder, je regarde les gens, autour de moi.
De l'autre côté du couloir étroit qui sépare les rangés de sièges aux couleurs pastelles et légèrement passées, contre la fenêtre, un ouvrier au bleu de travail taché de peintures multicolores, dort plutôt paisiblement au cœur du chaos relatif des heures de pointes. En face de lui, une femme plus âgée, plongée dans un journal à sensation, croise les jambes en essayant de ne toucher personne. Son rouge à lèvre brille et son tailleur à carreaux vieux rose semble la serrer un peu trop. Ses yeux parcourent les lignes et les photos à scandale avec une avidité curieuse et insatiable.
Derrière son dos, un adolescent vêtu de noir remue la tête de façon saccadée. Des crissements des cigales électroniques s'échappent de ses oreilles et rythment l'atmosphère des alentours. À côté de lui, une vieille dame grimace, regardant du coin de l'œil, murmurant d'une voix tremblante et presque inaudible quelques mots semblant exprimer son dérangement, sa désapprobation et son incompréhension critiques face aux jeunes de nos jours.
Les points serrés s'élèvent, peints de jaune et noir, sur les murs gris de la ville, la silhouette du monstre fantomatique d'acier et de verre de la nouvelle gare, le vieux Zoo et son église torturée dominant le trafic et, au delà, les derniers appartements et derniers témoignages d'urbanisme avant de traverser l'immense forêt.
Décors de trajets quotidiens aux détails si connus. Tant et tant de vies croisées sans partager plus qu'une image, une impression ou un regard parfois. Dans l'une des métropoles du bout du monde, où tout dépend d'où l'on vient, où l'on va et de notre appréciation des distances.
Le train continue sa course et les visages qui l'emplissent s'en vont vers leur destination mystérieuse. Le lendemain sera semblable, si toutefois un détail ne s'ajoute à la scène et ne vienne perturber l'ordre des choses. 
Mets tout ça à la poubelleDominik Haile, traduction Céline Moison, publié le 15.03.2007
Au départ, la pièce au fond du couloir devait servir de petit atelier. J'y avais pour cela installé un établi et bien rangé mes outils dans des caisses. Entre-temps, c'est tout juste si je peux encore atteindre marteau, papier-émeri et tournevis. Tout ce qui devrait aller à la poubelle atterrit là.
Le petit dictionnaire du Brockhaus en deux tomes de 1950. Un mètre à mesurer sur lequel sont indiqués des chapitres de l'Histoire, comme le règne des prostituées : « 896 après Jésus Christ : Pornocratie à Rome. » Une bouilloire électrique avec un faux contact, une autre, court-circuitée. Mais rien n'est jeté. On ne sait jamais, ça pourrait resservir un jour. Quelle absurdité.
Qui a déjà participé à un déménagement, sait qu'entasser une montagne de trucs inutiles n'est pas un trait de caractère propre à seulement un petit nombre de personnes, mais bien plus un phénomène de masse. Au rythme de mes déménagements, je traîne derrière moi à travers Berlin un nombre incroyable de gaufriers défectueux, des collections de crayons à papier et des restes de tissus d'anciens canapés pour des amis qui me les ont confiés. Que des ramasses poussière inutilisables.
Pour recourir à ce problème, l'Allemand a inventé le sperrmüll, le ramassage d'objets encombrants. Il devrait donc être facile de se débarrasser de tous ces trucs. On met le tout devant la porte et on attend que le camion de ramassage passe. Mais l'épidémie de l'entassement à domicile est trop complexe pour être aussi facilement résolue. L'Allemand dépose certes son bazar sur le trottoir pour s'en débarrasser, mais se saisit dans la minute qui suit de son petit chariot – qu'il a dégoté une fois à la brocante – pour aller fouiller dans le tas du voisin. À la fin, il rapporte plus d'objets que ce que ce dont il s'est débarrassé.
Les Français ne jettent-ils rien non plus, eux ? Sans doute que si, car ils savent comment bien vivre. Le savoir-vivre français ne tolère pas le vieux bazar accumulé. On s'en rend déjà compte à leur façon de vivre au quotidien : le Français achète trois baguettes par jour, les laisse durcir et en jette la plupart à la poubelle. Alors que moi, c'est tout juste si je n'archive pas dans un classeur la moitié de mon pain de seigle. Classeur A pour Aliments, section P, non, pas pour Pain, mais pour Pâtisserie et Boulangerie, entre O et R, pain aux olives et pain aux raisins. C'est une malédiction.
Quoique : hier j'ai récupéré un bout de câble sur la bouilloire électrique défectueuse. Ça m'a permis d'économiser quelques centimes pour un nouveau câble. Voilà comment je justifie une pièce de 15 mètres carrés rendue entièrement inutilisable. Vraiment, heureusement que je garde tout. 
Comme chaque année … Maja Langhammer, traduction: Alba Chouillou, publié le 01.12.2006
Ça y est, c'est reparti : ces journées de décembre sacrément courtes effacent tout souvenir de l'été, des vacances, des amis restés au pays, de l'Allemagne. Paris, ville des lumières et de l'amour, ma résidence préférée en été, devient en hiver le lieu de mon mal du pays. Pas d'amitié franco-allemande qui tienne : la période de Noël est celle où les différences culturelles, habituellement si enrichissantes, se font cruellement ressentir. À chaque petite fenêtre ouverte sur mon calendrier, la nostalgie de mon chez-moi si familier se fait sentir davantage. L'Avent : chaque année, c'est la pire période que l'on puisse passer loin de chez soi, celle où le mal du pays vous tombe dessus.
Serais-je donc à cheval sur les traditions au point de ne plus avoir en tête que Schwippbogen*, pyramide de Noël et casse-noisettes ? Suis-je vraiment incapable de penser à autre chose qu'à l’arbre de Noël, aux décorations de Noël, aux chants de Noël ?
Errant tristement dans la nuit parisienne, je coule furtivement quelques regards nostalgiques dans les salles de séjour illuminées, mais qu'y vois-je : pas d'étoiles étincelantes, pas d'angelots aux boucles dorées, pas de bougies. Même la Tour Eiffel brillant de mille feux et l'océan de lumières des Champs-Elysées ne sont qu'une piètre consolation. Je ne peux m'empêcher de penser à la tradition allemande de Noël. Comme elles étaient belles, les semaines de l'Avent, chez moi dans la Saxe : les fenêtres vivement illuminées, les sapins décorés devant les maisons, la grande pyramide de Noël sur la place du marché, et bien sûr le marché de Noël - le marché de Noël. Au son de Douce nuit et Jingle Bells, nous nous balancions bras dessus bras dessous au rythme de la musique, un verre de vin chaud dans une main, une pomme au four dans l'autre.
Et maintenant ? Où trouver le réconfort, loin de ma famille, à Paris, ma ville d'adoption ? Je mets le cap sur le supermarché le plus proche ; à ma plus grande joie, à côté du bon vieux Père Noël en chocolat, j'y trouve du vrai Lebkuchen**. Vive la France ! Mais où sont passés les dominos et les spéculoos ?
D'un pas pressé, je rentre à la maison pour tester le Lebkuchen. Résultat : carré, pratique, délicieux. Mais la confection française du gâteau aux épices ne tient malheureusement pas la comparaison avec celle du pain d'épices de Nuremberg ou d'autres délices fourrés à la confiture que préparent les pâtissiers allemands à Noël.
Il ne me reste plus qu'à regarder la vérité en face : je suis à l'étranger, loin de mes amis et de ma famille, et mes divagations mélancoliques sur l'Avent ne facilitent pas les choses. Devrais-je alors refouler la moindre pensée en rapport avec mes traditions allemandes, avec le pain d'épices de Mamie ? Non, ça ne va pas non plus. Dire adieu à ce qu'évoque pour moi l'arrivée de Noël ? Il ne manquerait plus que ça. Loin des yeux, loin du cœur ? Pas à Noël. Pas cette année. Pas avec moi. Car, heureusement, il y a la poste pour me faire parvenir directement à Paris les petits gâteaux, le pain d'épices et les spéculoos de Mamie. Que vont bien pouvoir dire mes amis français de tous ces délices en provenance d'Allemagne ? Noël, tu peux revenir – cette année comme toutes celles qui suivront. Avoir l'eau à la bouche et le palais qui frétille est le meilleur des plaisirs gourmands.
*chandeliers en arc de cercle
** spécialité de Noël allemande à base de pain d’épices
Photo le marché de Noël Leipzig © LTS Leipzig Écouter cet article. (1,5MB)

Un nouveau virus : à la recherche d'ancêtres immortels de Manuela Wolter, traduction: Agathe Demartial, publié le 15.04.2006
Est-ce que les Français ne seraient pas les seuls à se mettre sur les traces de leurs ancêtres dans ce que l'on appelle des « centres de généalogie » ? Ou est-ce que ce sport en archives, qui m’était jusqu'à présent entièrement inconnu, est aussi pratiqué dans d'autres pays ? Possible, mais personnellement, je ne me suis jamais intéressée à ce domaine et je m'accommodais bien avec le fait que les racines de ma famille maternelle se trouvent dans la mafia d'Italie du Sud. De pouvoir remonter à mon grand-père me suffisait amplement. Quel dommage en fait ! Ne serait-ce pas mieux de pouvoir affirmer être l'arrière… arrière-petite-fille de da Vinci ?
Ainsi, un ami français me racontait il y a de ça quelques années qu'il était apparenté à l'écrivain Sainte-Beuve et que son grand-père se rendait toutes les semaines au centre de généalogie de son quartier pour perfectionner ses connaissances sur ses ancêtres. Jusqu'à récemment, j'étais sûre que le brave homme était une exception. Je pensais qu'il ne pouvait ou ne voulait réellement se faire à notre monde moderne et qu'il avait pour cette raison trouvé refuge dans un loisir plein de nostalgie. Aujourd’hui j'ai changé d'avis. Et ce, depuis qu'une pile de CD-ROM de modes d'emploi pour « fouiller dans le passé » me tomba dans les bras alors que je venais faire mes courses au Carrefour de Lyon. En fait, j'étais juste à la recherche d'une grammaire française. D'ailleurs, je n'en ai trouvé aucune trace dans ce magasin. J'ose à peine parler des étagères des librairies françaises débordant d'ouvrages sur la généalogie. Et du web qui regorge de conseils pour les recherches sur ses ancêtres, je trouvais cela simplement fascinant. Grâce à ce moyen de communication, la passion française pourrait devenir un loisir international. Ainsi le monde se ferait un petit peu plus petit …
M'enfin, gardons les pieds sur terre et contentons-nous d'abord d'apprendre les dates d'anniversaire de nos plus proches parents encore vivants. En attendant, je prépare ma valise pour l'Italie … 
Vivre ailleurs et revenir parfois – Entre deux.Florence Knosp, publié le 15.11.2005
Les lumières de la ville. Comme un sentiment de retrouver la sensation d'une vie à demi passée. Retraverser les rues qui ont bercé des années de rires et de petites peines. Ces pavés, ces ruelles. Tous ces gens aux allures si familières. Les murmures omniprésents de souvenirs sucrés-salés. Chaque détail une pensée, une minute qui ressurgit du passé, un dédale de sentiments, de sensations mêlées. La ville que j'ai si souvent abandonnée pour y revenir en étrangère des mois après, sans prévenir, pour en apprécier la beauté et l'atmosphère. J'aime y passer. Retoucher ses murs, me souvenir, m'y attacher encore un peu, puis repartir doucement. Sans trop laisser cette pesanteur étrange envahir et toucher trop profond. Leurs sourires tendres, surprise agréable. La chaleur au fond du cœur. L'envie de prendre chacun dans mes bras. Une effusion presque étrange pour ceux qui sont restés, qui sont toujours là. Tous ceux qui n'ont pas tout quitté pour reconstruire ailleurs. Tous ceux qui ont toujours été entourés, jamais seuls. Tous ceux qui ne savent pas ou plus ce que c'est de partir seul et de revenir, des mois après, revoir tous les visages familiers qui étaient là, avant.
Le monde se sépare. Une vie ici, une vie là-bas. Presque indissociable autant qu'antagoniste. Comme de meilleurs ennemis. Tout comme le temps. Le passé, le présent. Un mélange de vies, de pays. Quand on ne peut plus ou pas encore dire « ma vie, c'est ici », ni « elle est ailleurs ». Quand on hésite encore un peu et que le cœur vagabonde. L'envie de raconter l'autre vie à tous ceux que l'on a quittés, qui sont restés. L'envie de dire « j'ai réussi, je me suis relevée et la vie est vraiment douce, là-bas… » Mais vous manquez. Comme une ironie du sort qui murmure… On vient de quelque part. Il y a toujours des gens que l'on quitte, qui ne partent pas ou ne suivent pas. Des gens qui restent, quelle que soit notre destination. On espère alors égoïstement qu'ils restent vraiment, dans notre vie abandonnée, pour qu'ils soient là lorsque le vague à l'âme est trop lourd et que l'on a besoin de revoir une vie familière, retrouver ses repères, pour que les mots « je viens de là » gardent un peu de sens.
Ne pas vraiment savoir si l'on reviendra, si l'on repartira, mais laisser le hasard et les envies décider, quel que soit le compromis qu'il faudra accepter et les surprises à venir. 
Sans Zidane, rien ne va plus …Günter Rohrbacher-List, traduction: Virginie Gorzerino, publié le 01.06.2005
« Cette équipe est imbattable pour des années » avait déclaré en 1990 Franz Beckenbauer, alors entraîneur-sélectionneur de l'équipe d'Allemagne , après la victoire de celle-ci lors de la Coupe du Monde en Italie. Et pourtant, la réalité fut tout autre. En juillet 2000, après la victoire de la France contre l'Italie lors de la coupe d'Europe, le défenseur français Frank Leboeuf se vantait que les Français avaient pris désormais la place des Allemands en football. (Presque) imbattables, dominants, constants et fiables. Lui aussi s'est pourtant trompé.
Un an avant la Coupe du Monde de 2006, qui aura lieu dans douze villes allemandes, dont Kaiserslautern et Stuttgart, toutes deux proches de la France, l'équipe tricolore faiblit , elle qui était de 1995 à 2003 l'équipe nationale numéro un au niveau européen, voire pour un temps au niveau mondial… Quelles en sont les raisons ? Les grosses pointures de l'équipe championne du Monde en 1998 et d'Europe en 2000 ne sont plus là : Thuram, Desailly, Lizarazu, Petit, et avant eux Djorkaeff, Blanc et Deschamps. Mais c'est surtout l'absence du meneur de cette équipe, Zinedine Zidane, le Dieu Zizou, qui lui aussi a dit adieu aux Bleus, qui se ressent le plus aujourd'hui sur le terrain.
Depuis que Jacques Santini, l'entraîneur de l'équipe nationale d'alors, a annoncé son départ aux Bleus avant la Coupe du Monde de 2002, (son contrat n'ayant pas été renouvelé à temps) , et que Raymond Domenech l'a remplacé après l'élimination catastrophique de l'équipe en Extrême Orient, rien ne va plus. La France ne gagne plus de match car les attaquants n'avancent plus vers les buts. Cela n'empêche cependant pas la Grande Nation de croire inlassablement à la présence de son équipe en 2006 chez son voisin allemand. Pourtant, l'avenir reste bien sombre: les matchs au Stade de France contre l'Irlande, Israël et la Suisse se sont tous trois terminés sur un match nul: 0 à 0, celui en Israël sur un score de 1 à 1, les deux seules victoires ayant été remportées contre les deux plus faibles du groupe : les îles Féroé et Chypre.
A partir de septembre, on saura enfin qui a raison : les 41% qui croient encore à une qualification directe de la France ou les 48% qui redoutent le passage obligé par les matchs barrages, c'est-à-dire les épreuves qui départageront ceux qui se seront classés seconds ? Le 3 septembre, la France jouera contre les Iles Féroé à Saint-Denis, et quatre jours plus tard elle ira jouer le premier match décisif contre l'Irlande à Dublin. Le verdict tombera en octobre, avec le match de la France le 8 octobre en Suisse et celui quatre jours plus tard de Chypre à Saint-Denis. Avec deux victoires et deux matchs nuls, la France pourrait encore se qualifier, si les autres équipes ne font pas mieux . Pour les Bleus, tout se joue maintenant, mais sans Zizou, ça va être très difficile. 
La petite différenceLaetitia Roy, publié le 01.03.2005
Ils sont en groupe, comme toujours. Accompagnés de chiens, évidemment. Certaines crêtes sont immenses. Des rouges, des vertes, des camaïeux, des dentelées, toutes bien huilées, bien pointues.
Je me suis toujours demandée comment ils arrivaient à dormir avec ce crâne rallongé surdimensionné …
Dans le tramway, on les entend d´un bout à l’autre. Regroupés au centre, bloquant le passage, ils s’apostrophent, ils rient fort et leur piercings s’affolent en tous sens. Nez, oreilles, sourcils... Aucun élément proéminent n´a été épargné, chaque anneau se multipliant à l’infini.
Mais quelle bonne surprise ! Plongée dans mon observation, je n’ai pas vu surgir les contrôleurs ! …
Je pousse un soupir exaspéré mais, avec un demi sourire, je me dis que je ne serai pas la seule à devoir les accompagner sur le quai pour leur soutirer un peu de compassion …
Effectivement, je ne suis pas la seule à devoir montrer mes papiers, il y a foule : la petite dame en tailleur Gucci beige assise bien droite est là aussi. Ainsi que la délicate mamie aux doux reflets capillaires mauves, sans compter le trio de jeunes étalons qui semblent tout droit sortis de l'école d'ingénieur …
Et chacun de s'insurger ou de baisser la tête, résigné.
Un des punks a levé sa bière dans ma direction quand je suis descendue, comme en signe de réconfort. Ils ont continué leur trajet tranquillement.
Ils avaient tous leur ticket.
Photo de Charlotte Noblet 
L'Avent made in France Charlotte Noblet, publié le 01.12.2004
Le Glühwein, le Grünkohl et les Stollen : les marchés de Noël ont épaté mes compatriotes français en visite à Berlin. « Il y a à boire et à manger, c'est chaleureux. » J'avoue que je garde toujours quelques tasses à Glühwein en souvenir, mais ayant déjà passé l'hiver Outre-Rhin, les couronnes de l'Avent et bonshommes en bois de l'Erzgebirge me sont familiers. Je ne suis pas blasée par le folklore des marchés de Noël allemands mais de là à m'extasier de la sorte… On se réchauffe les mains autour d'une tasse de Glühwein, on se régale d'une bonne vieille saucisse. C'est vrai, j'en oublie le pendant français des marchés de Noël. Mais quand j'y repense, je comprends la joie de mes compatriotes.
Un repas de fin d'année à l'école ou au boulot, un sapin dans la salle à manger avec quelquefois une crèche pour l'accompagner, une lettre au Père Noël : voilà à quoi se résumait autrefois la période de l'Avent en France. Les Français n'ont jamais vraiment eu l'art et la manière d'attendre Noël. Et pourtant, depuis quelques années, ils ont « importé » le concept de marché de Noël comme ils ont « importé » celui d'Halloween. Toute une mascarade.
Les cabanes de bois envahissent les centres villes. Ce sont en général les commerçants de la ville qui « délocalisent ». Déco en terre cuite, bougies parfumées, foulard latino ou encens indien : il y en a pour tous les goûts. Un père Noël à barbe blanche est même de la partie et se laisse photographier avec petit Jules ou petite Sophie. Il a l'odeur des crêpes du stand voisin, un stand Téléthon. « Donnez pour le Téléthon, achetez une crêpe ». Le père Noël n'entend plus les questions des chérubins. Il attend le couvre-feu du marché de Noël, souvent l'heure de fermeture des magasins. Car en France, les marchés de Noël n'accompagnent que rarement les flâneurs dans la nuit. Pas de vin chaud après le boulot. Non, les commerces ferment les volets des cabanes en bois, les haut-parleurs arrêtent de diffuser leurs chansons de Noël. Jusqu'au lendemain. Bref, la déco est là mais la chaleur manque : au lieu de toute cette mise en scène, les Français feraient bien de passer le Rhin et de venir déambuler sur un vrai marché de Noël. Pour bavarder, boire du vin chaud et grignoter un bout.
Mon Glühwein est terminé, mes compatriotes veulent découvrir le prochain marché de Noël. Je souris. C'est sûr, je vais maintenant apprécier davantage la descente de neige pour les luges de la Potsdamer Platz, le marché de Noël à entrée payante sur le Gendarmenmarkt ou encore les barbes à papa emballées dans des sacs plastiques près de la Bebelplatz. D'ailleurs, je vais garder cette tasse de Glühwein en forme de botte : mon souvenir du marché de Noël au pied du Palais de la République.
Photo de Charlotte Noblet
|